Il a fallu plus de cinq ans de boulot, des piles de comics et une bonne dose d’obstination pour que Supergirl atterrisse enfin en salles. Et au passage, DC Studios a déjà commencé à tordre la matière d’origine comme un studio qui sait très bien qu’une adaptation n’est jamais une photocopie.
Le point de départ est connu des lecteurs : Supergirl: Woman of Tomorrow, la mini-série signée Tom King et Bilquis Evely, publiée en 2021 chez DC, a servi de base au long métrage porté par Ana Nogueira au scénario. Sauf qu’à Hollywood, surtout quand on parle d’un personnage secondaire devenu fer de lance d’un nouvel univers partagé, on ne transpose pas, on redessine. On coupe, on déplace, on simplifie, on muscle. Bref, on fait du cinéma industriel avec un vernis de respectabilité (la vieille recette, celle qui marche tant qu’on ne la vend pas comme un miracle).
Dans les entretiens autour du film, Nogueira insiste sur le temps passé à absorber la bande dessinée, à comprendre ce qui faisait la singularité de cette Kara Zor-El-là, plus rude, plus errante, moins lisse que la cousine Superman. Et c’est bien là que se joue l’intérêt de Supergirl version DC Studios : pas dans la fidélité muséale, mais dans la manière de convertir un matériau très identifié en brique de franchise. L’adaptation n’est pas un hommage, c’est un tri.
Quand le comics passe à la moulinette du studio
En apparence, Woman of Tomorrow offrait un cadeau idéal : une héroïne en cavale, un récit de route, une tonalité de western cosmique, une violence sèche, presque adulte, qui tranchait avec la mythologie solaire de Superman. En réalité, ce genre de matériau est précisément ce que les studios aiment et redoutent à la fois. Ils adorent sa personnalité, ils détestent ce qui l’empêche d’entrer proprement dans une saga. Alors on garde l’ossature, on polit les aspérités, on réorganise les enjeux pour que l’ensemble puisse dialoguer avec le reste du nouvel univers DC. Pas très romantique, mais diablement logique.
Le cas Supergirl rappelle cette vieille habitude hollywoodienne : prendre une œuvre déjà aimée pour lui retirer ce qui pourrait faire peur au plus grand nombre. On a vu ça mille fois, de la bande dessinée au blockbuster de super-héros, avec des résultats plus ou moins propres. Ici, la question n’est pas de savoir si le film “trahit” le comics, ce mot de comptoir qui sert souvent à éviter l’analyse. La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’il gagne en devenant un objet plus large, plus lisible, plus exportable ? Et qu’est-ce qu’il perd au passage ? Souvent, la réponse tient en un mot : du mordant.
Supergirl, ou le casse-tête du ton juste
Le personnage de Supergirl traîne une histoire compliquée au cinéma et à la télévision. Trop souvent réduite à une variation sage sur Superman, elle a longtemps servi de satellite plutôt que de centre de gravité. Le défi d’Ana Nogueira consiste donc à lui fabriquer une vraie trajectoire, une identité dramatique qui ne soit pas seulement “la version féminine de”. C’est là que la source comics devient précieuse : Woman of Tomorrow ne raconte pas seulement une héroïne, elle raconte une fatigue, une blessure, une manière de survivre dans un cosmos qui ne fait de cadeau à personne.

Le film, lui, doit aussi composer avec les attentes d’un studio qui relance une machine après des années de chaos, de reboots avortés et de promesses trop vite fanées. DC n’a pas seulement besoin d’un bon film ; il lui faut un film utile. Nuance capitale. Un opus qui puisse tenir debout seul tout en alimentant une architecture plus vaste. C’est le lot de tous les grands univers étendus : ils veulent des œuvres, ils commandent des pièces de puzzle. Et parfois, le puzzle bouffe l’œuvre. C’est le péché originel de la franchise moderne : vouloir faire du cinéma avec un plan de bataille.
Wonder Woman, Teen Titans : le flou comme stratégie
La source évoque aussi le statut de Wonder Woman et des Teen Titans, deux noms qui suffisent à faire saliver les comptables et à faire lever un sourcil aux cinéphiles. Pour l’instant, DC entretient un flou bien pratique. Pas d’annonce tonitruante, pas de calendrier gravé dans le marbre, pas de fanfare inutile. Et franchement, ce silence-là en dit souvent plus qu’un communiqué gonflé aux hormones. Quand un studio ne tranche pas, c’est qu’il teste encore la température du marché, la solidité de sa nouvelle ligne, la capacité du public à suivre sans qu’on lui tienne la main.
Dans le cas de Wonder Woman, la question est évidemment de savoir comment faire revenir une icône sans retomber dans le piège du reboot cosmétique. Pour les Teen Titans, c’est l’éternel problème du passage à l’âge du blockbuster : comment garder l’énergie adolescente sans fabriquer un produit trop lisse pour les ados et trop infantile pour les adultes ? On connaît la chanson. Beaucoup s’y sont cassé les dents. Entre la poule aux œufs d’or et la coquille vide, il n’y a parfois qu’un mauvais script.
Ce que DC joue vraiment avec Supergirl
Au fond, Supergirl n’est pas seulement un film de plus dans la pile des adaptations DC. C’est un test de compatibilité entre une BD réputée singulière et une stratégie de studio qui veut remettre de l’ordre dans son bazar. Ana Nogueira, en scénariste patiente et manifestement très au fait de la matière, se retrouve au milieu de cette tension : préserver une voix, mais la faire entrer dans une machine. Pas le job le plus reposant du monde, on en conviendra.
Et c’est peut-être pour ça que le projet intrigue davantage que beaucoup d’autres productions de super-héros sorties ces dernières années. Parce qu’il ne vend pas seulement un costume, un logo ou une promesse de suite. Il pose une question plus intéressante, presque politique à l’échelle du studio : peut-on encore adapter un comics sans l’aplatir ? Peut-on encore faire exister une héroïne sans la réduire à une fonction dans un univers partagé ? Si DC trouve la bonne réponse, ce ne sera pas un miracle. Ce sera déjà pas mal.
En attendant, on regarde la machine tourner, on guette les prochains noms qui sortiront du chapeau, et on se dit qu’à Hollywood, le vrai suspense n’est pas toujours dans le film. Parfois, il est dans la manière dont on le prépare, dont on le découpe, dont on le vend avant même qu’il ait fini de voler. Et ça, mine de rien, c’est tout un cinéma.
Bande-annonce VF de Supergirl
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




