On a souvent réduit Tarzan à un cri, une liane et deux ou trois muscles bien huilés. Greystoke: The Legend of Tarzan, Lord of the Apes (1984), lui, prend la bestiole au sérieux et la traite comme un drame de civilisation, de classe et d’identité. Pas très vendeur sur une affiche de blockbuster, certes, mais sacrément plus intéressant qu’un simple numéro de voltige en slip de peau.
Sorti en 1984, réalisé par Hugh Hudson, le film arrive après le triomphe de Chariots of Fire (1981), ce qui lui donne immédiatement des airs de projet prestige, presque de pari de studio déguisé en fresque d’aventure. Warner Bros. mise alors sur un long métrage ambitieux, porté par Christopher Lambert dans le rôle-titre, Ralph Richardson, Ian Holm, Andie MacDowell et une équipe technique qui ne fait pas semblant : la photographie de John Alcott, les maquillages de Rick Baker et Paul Engelen, et un scénario signé Robert Towne et Michael Austin. Le film décroche trois nominations aux Oscars en 1985, dont celle de Ralph Richardson en second rôle, celle du duo Towne/Austin pour le scénario adapté, et celle du maquillage. Ce n’est pas rien pour une relecture de Tarzan, surtout dans une décennie qui adore déjà ses machines à fantasmes plus bruyantes que raffinées.
Le box-office, lui, n’a pas transformé Greystoke en phénomène populaire durable, et c’est bien là le nœud du problème : le film a longtemps glissé hors du radar, coincé entre l’image du prestige drama et le souvenir plus tapageur des grands succès d’aventure des années 80. Autrement dit, on a laissé ce Tarzan-là dans la canopée alors qu’il visait carrément le panthéon.
Et c’est précisément là que le film devient intéressant : au lieu de rejouer le mythe en mode série B musclée, Hudson fabrique une tragédie de l’adaptation, avec un héros arraché à la jungle puis broyé par la société humaine.
La liane, la classe et le malaise
Dans Greystoke, Tarzan ne surgit pas comme un fantasme colonial prêt à séduire la première exploratrice en jupe beige venue du décor. Le film remonte à l’origine du personnage, né John Clayton, fils de nobles britanniques dont l’avion s’écrase en Afrique. Sa mère meurt, son père est tué, et l’enfant est recueilli par les singes avant d’être plus tard récupéré par l’explorateur belge D’Arnot, incarné par Ian Holm. Là où beaucoup d’adaptations font du héros un corps en liberté, Hudson insiste sur le choc des codes, la violence du langage, la brutalité du passage d’un monde à l’autre. On n’est pas dans le folklore, on est dans la fracture.
Ce choix de mise en scène doit beaucoup à l’obsession de Hugh Hudson pour le réalisme. D’après une rétrospective publiée par The Hollywood Reporter en 2016, le cinéaste expliquait vouloir s’éloigner des versions les plus iconiques du mythe pour construire un Tarzan incapable de s’intégrer naturellement à la société humaine. Il citait L’Enfant sauvage de François Truffaut comme modèle. Forcément, ça change tout : Tarzan n’est plus le demi-dieu de la jungle, il devient un corps déplacé, un sujet socialement illisible. Le film ne demande pas “comment faire de Tarzan un héros”, mais “que reste-t-il d’un homme quand on lui retire son milieu d’origine ?”
Des singes, des masques et du grand art un peu oublié
Si Greystoke tient encore la route visuellement, c’est aussi grâce à sa fabrication. John Alcott, chef opérateur passé par Stanley Kubrick, donne au film une texture brumeuse, presque minérale, qui sublime autant la jungle que les intérieurs aristocratiques. Le résultat a ce grain de prestige un peu austère, mais jamais plat. Et puis il y a les maquillages de Rick Baker et Paul Engelen, qui transforment des acteurs humains en singes crédibles sans tomber dans la pantomime ridicule. Les Mangani de Burroughs étant des créatures fictives, ce choix de casting sous prothèses a même quelque chose de parfaitement logique. On ne cherche pas le naturalisme documentaire, on cherche une illusion cohérente. Et là, ça fonctionne très bien.
Ralph Richardson, en grand-père aristocratique, apporte au film une bizarrerie délicieuse, presque théâtrale, qui lui vaut sa nomination aux Oscars. Andie MacDowell, elle, fait ses débuts importants au cinéma dans le rôle de Jane, mais sa voix sera doublée par Glenn Close, détail qui a longtemps collé à la réputation du film comme une petite épine dans le pied. Selon The Hollywood Reporter, Hudson n’aimait pas son accent du Sud et a préféré cette solution. Charmant, non ? L’industrie adore les jeunes actrices quand elles rentrent dans le cadre, et les recadre au besoin. On est en plein cinéma de prestige, mais avec ses bonnes manières et ses petites brutalités de coulisses.
Le prestige, ce vieux crocodile
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la manière dont Greystoke a été absorbé par l’oubli alors qu’il coche toutes les cases du film de studio ambitieux : casting de luxe, photographie somptueuse, scénario signé, reconnaissance critique, nominations aux Oscars. Vincent Canby, dans The New York Times, le trouvait même parmi les films les plus agréables de son année. Et pourtant, l’histoire a retenu d’autres aventures plus simples à vendre, plus faciles à recycler, plus immédiatement identifiables. Les années 80 ont gardé leurs blockbusters, leurs franchises naissantes, leurs mascottes pop. Les œuvres de prestige, elles, ont souvent fini dans la réserve, rangées avec soin puis oubliées. Classique.
Ce sort dit beaucoup de la décennie elle-même. Hollywood, à cette époque, commence à fabriquer ses monstres sacrés de box-office tout en produisant encore des films plus lents, plus coûteux, plus sérieux, qui espèrent la distinction critique sans renoncer au grand spectacle. Greystoke appartient à cette zone grise, celle des œuvres trop ambitieuses pour être du pur divertissement, trop aventureuses pour rester de l’art et essai chic. Le film n’a pas raté sa cible : c’est le public et la mémoire collective qui ont changé de chaîne.
Alors oui, Greystoke: The Legend of Tarzan, Lord of the Apes n’a pas la place qu’il mérite dans l’autel des adaptations de Tarzan. Mais c’est précisément ce qui le rend précieux : il rappelle qu’un mythe peut encore être traité comme un drame adulte, avec de la sueur, du deuil, de la classe sociale et un vrai regard de cinéma. Et franchement, entre ça et le énième cri dans la jungle, on sait bien lequel on préfère revoir quand on veut que l’aventure ait un peu de nerf sous la peau.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




