Leviticus n’a pas été conçu dans un bain de nostalgie, mais dans une montée d’angoisse. Le premier long-métrage d’Adrian Chiarella transforme la romance entre deux ados australiens en cauchemar politique – et ça sent moins le sortilège que le retour de bâton.
Le film, présenté comme un romantic horror movie, arrive dans un climat où les droits LGBTQ+ ont cessé d’avancer en ligne droite. En Australie comme ailleurs, les victoires culturelles des années 2010 ont laissé place à un sale petit reflux : offensives religieuses, paniques morales recyclées, rhétorique de « protection » des jeunes, et toute la quincaillerie habituelle des réactionnaires en costard. Le cinéma d’horreur adore ce genre de contexte, parce qu’il sait mieux que n’importe quel discours ministériel comment faire sentir la menace dans la chair. Et là, Chiarella a visiblement choisi de ne pas faire dans la dentelle.
Le projet s’inscrit aussi dans une vieille tradition du cinéma queer de genre : prendre le monstre, le rite, la malédiction, puis retourner tout ça comme une chaussette. De Nightbreed à Hellraiser, de Jennifer’s Body à Saint Maud, l’horreur a souvent servi de laboratoire à ce que le mainstream préfère regarder de loin. Ici, le geste est plus frontal : l’amour adolescent est attaqué par une machine religieuse qui prétend sauver alors qu’elle broie. Classique, mais efficace. Et franchement, ça a plus de nerf qu’une bonne partie des films « engagés » qui se contentent de mettre un drapeau en fond de cadre.
Le vrai sujet de Leviticus, ce n’est pas seulement la peur des démons : c’est la peur très concrète d’un droit qui recule, d’un corps qu’on discipline, d’un désir qu’on corrige.
Le bon vieux sermon qui déraille
Dans la plus pure tradition des récits d’horreur religieux, le film part d’un dispositif simple : deux garçons tombent amoureux, puis se retrouvent pris dans un processus de conversion qui vire au rituel démoniaque. Sauf que Chiarella ne semble pas intéressé par le simple choc visuel. Ce qui l’obsède, c’est la mécanique de l’endoctrinement – le moment où la foi cesse d’être un refuge pour devenir une arme. Et là, on touche à quelque chose de plus large que le seul cas australien.
Depuis des décennies, le cinéma de genre utilise les institutions comme des incubateurs de monstres : l’école, l’église, la famille, le camp, l’hôpital. Leviticus s’inscrit pile dans cette lignée, mais avec une actualité qui lui donne un sale goût de présent. Les thérapies de conversion, qu’on croyait reléguées aux marges les plus honteuses, continuent de hanter le débat public. Le film ne les traite donc pas comme une relique folklorique ; il les filme comme une technologie sociale encore bien vivante. Pas très glamour. Très efficace.
Et c’est là que le titre prend une autre dimension. Leviticus, c’est le livre biblique des interdits, des règles, des corps surveillés. Autrement dit : le péché originel du film, c’est la loi elle-même. Pas le démon. Pas le désir. La loi qui vient dire qui a le droit d’aimer qui. On a vu plus sexy comme programme, mais on a aussi vu moins honnête.
Du côté des enfers, le casting fait le job
Le film marque le premier passage au long format d’Adrian Chiarella, qui signe ici scénario et mise en scène. C’est toujours un petit événement quand un cinéaste débarque avec un premier opus qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. Pas de stratégie de compromis, pas de lissage pour rassurer le marché international, pas de petit clin d’œil pour les festivals qui aiment les sujets brûlants mais pas trop brûlants. Chiarella a l’air de vouloir mordre. Tant mieux.
On ne parle pas ici d’un mastodonte calibré pour la machine à fantasme des studios, avec budget de production à neuf chiffres et budget marketing qui avale le reste. On est sur un film de genre plus modeste, donc plus libre – ce qui, dans le cinéma contemporain, reste souvent la seule façon de ne pas se faire tirer une balle dans le pied par le comité de validation. Le film a été pensé pour l’exploitation en salles, avec une sortie en Australie avant son arrivée en France, où il est annoncé pour le 2026-??-?? (oui, la fenêtre de diffusion fait parfois sa diva). Le cœur du sujet n’est pas la conquête du box-office, mais la capacité à faire circuler une idée toxique sous forme de cauchemar.
Ce qui compte, au fond, c’est que le casting serve cette tension entre l’intime et le politique. Deux adolescents qui s’aiment, ce n’est jamais « juste » deux adolescents qui s’aiment dans ce genre de film : c’est un champ de bataille miniature, un Olympe de poche où tout le monde veut jouer au demi-dieu. Et quand le film bascule vers l’horreur, il ne change pas de sujet ; il révèle ce qu’il disait déjà. C’est plus malin que la moyenne, et ça évite le syndrome du long-métrage qui se prend pour un manifeste alors qu’il n’a que des slogans.
Leviticus, ou la Bible en mode backdraft
Autre valeur : le film semble comprendre que l’horreur queer la plus intéressante n’est pas celle qui se contente d’empiler les symboles, mais celle qui fait sentir le prix du refoulement. Le désir n’est pas puni parce qu’il serait « mauvais » ; il est puni parce qu’il dérange un ordre social. Nuance capitale. Et c’est précisément là que le film peut devenir plus qu’un simple objet de niche : une lecture de l’époque, avec ses paniques morales, ses retours de flamme, ses faux discours de protection.
Variety nous apprend que le projet est né d’une inquiétude très précise : la sensation que les droits gays connaissent une forme de régression. Le mot est fort, mais il est juste. Après les avancées du mariage pour tous dans plusieurs pays occidentaux, on aurait pu croire la bataille culturelle gagnée. Sauf que non. Les contre-offensives ont repris, plus sournoises, plus fragmentées, parfois plus présentables. Et le cinéma, quand il a un peu de colonne vertébrale, sait très bien transformer cette ambiance en fiction qui gratte.
Il y a aussi, dans ce genre de premier film, une dimension presque biographique : le cinéaste met souvent dans le monstre la part de lui-même qu’il a dû apprendre à regarder en face. On ne dit pas que Chiarella signe un autoportrait à peine déguisé – ce serait trop simple – mais le film semble partir d’une expérience du monde, pas d’un concept de pitch. Et ça change tout. On sent la sueur, la peur, la colère. Le reste, c’est du latex et des prières mal tournées.
Leviticus promet donc moins une histoire de possession qu’un film de contamination politique : quand la morale se fait virus, le démon n’a plus grand-chose à inventer.
Reste la question qui fâche : est-ce que le film saura tenir cette promesse sans se perdre dans son propre appareil symbolique ? La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant qu’un premier film aussi chargé préfère parfois l’excès à la demi-mesure. Et honnêtement, entre un objet tiède et un cauchemar qui déborde, on a vite choisi notre camp. Le ciel peut bien attendre, les enfers ont déjà commencé le service.
Affiche mentale : deux ados, une Bible, et l’idée très mauvaise que la foi peut tout réparer.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




