Dans Star Trek: Strange New Worlds, l’ennemi ne débarque pas toujours d’une planète lointaine : parfois, il porte des galons, un passé glorieux et une rancune qui sent la poudre. L’épisode 8 de la saison 4, Orders of Magnitude, s’amuse justement à faire dérailler la hiérarchie en convoquant un vieux cauchemar de la franchise : l’amiral qui pète un câble.

Depuis les années 1960, Star Trek a bâti sa mythologie sur une idée simple et pas si confortable : l’institution peut mentir, vaciller, se corrompre, et l’utopie de la Fédération n’est jamais un acquis. La série originale posait déjà les bases de cette tension, mais c’est surtout avec Star Trek: The Next Generation que le trope du supérieur rogue a pris sa vraie dimension dramatique. Ronald D. Moore, scénariste clé de cette période, a souvent utilisé la chaîne de commandement comme un terrain de friction morale, presque un laboratoire de mauvaise conscience. On se souvient de Chain of Command, de The Wounded, de The Pegasus : à chaque fois, le ver est dans le fruit, et le fruit a des étoiles sur le col. Bref, Star Trek aime les uniformes, mais il adore encore plus les fissurer.

Et Orders of Magnitude s’inscrit pile dans cette tradition, en la tordant avec assez d’élégance pour que le clin d’œil ne ressemble pas à une simple révérence de fan-service.

Galons, rancunes et mauvaise foi cosmique

Dans cet épisode, l’amiral Simon Reeger, incarné par Joe Morton, prend le contrôle de l’Enterprise pour traquer un vaisseau masqué responsable d’attaques contre des colonies de Starfleet, dont celle où vit sa famille. Pendant ce temps, le capitaine Pike et Una Chin-Riley se retrouvent coincés à la surface avec des pirates andoriens, et James Kirk, de passage à bord, se retrouve propulsé au rang d’officier le plus gradé disponible. Autant dire que la journée part déjà en vrille, et qu’on n’est pas là pour tricoter des chaussettes diplomatiques.

Le ressort dramatique, lui, est d’une belle cruauté : Reeger n’est pas seulement un chef autoritaire, c’est un homme blessé par l’histoire, persuadé que la guerre lui a volé sa place au soleil. L’épisode lui donne une épaisseur qui rappelle les meilleurs moments de The Next Generation, quand la série cessait de jouer les grands discours pour regarder ses héros droit dans les yeux et leur demander : qu’est-ce que la loyauté vaut encore quand l’autorité devient toxique ? C’est là que Star Trek est le plus intéressant : quand la morale n’est plus un panneau lumineux, mais un champ de mines.

Ronald D. Moore, le type qui aimait salir les bottes

Le parallèle avec Ronald D. Moore n’est pas gratuit. Le scénariste, devenu ensuite l’un des grands architectes de Battlestar Galactica version 2004, a toujours eu un faible pour les récits où la discipline militaire sert de masque à des compromissions bien sales. Dans The Pegasus, l’amiral Erik Pressman pousse l’Enterprise à récupérer une épave en cachant un programme d’armement illégal ; dans Battlestar Galactica, l’amiral Helena Cain transforme le Pegasus en machine de guerre autoritaire, jusqu’à des pratiques de torture qui faisaient écho, à l’époque, aux scandales d’Abou Ghraib. Oui, la SF télévisée a parfois les mains plus sales qu’elle n’en a l’air.

Affiche de Star Trek
Affiche de Star Trek

Ce qui est malin dans Orders of Magnitude, c’est que l’épisode ne se contente pas de recycler ce schéma. Il le branche sur une mémoire plus intime de la saga : le passé de George Kirk, la blessure cérébrale de Reeger, l’opération d’urgence menée par le docteur Joseph M’Benga, et cette vieille histoire de gloire militaire usurpée qui revient comme un boomerang. On n’est plus seulement dans le “mauvais supérieur”, mais dans le ressentiment historique, dans la guerre qui continue de pourrir les consciences longtemps après les combats. Le péché originel de Star Trek n’a jamais été l’exploration spatiale ; c’est la manière dont la guerre y laisse toujours des cadavres dans le placard.

Le passé ne passe pas, il revient en phaser

La force du récit tient aussi à sa manière de faire dialoguer les épisodes entre eux sans transformer la série en musée. The Wounded introduisait déjà un officier rongé par la guerre, Benjamin Maxwell, persuadé que les Cardassiens se réarmaient pour recommencer le carnage. The Doomsday Machine montrait un Commodore Decker obsédé par la vengeance après la destruction de son vaisseau. The Conscience of the King posait la question du masque, de l’identité, du crime enfoui sous le vernis du prestige. Strange New Worlds ne copie pas ces modèles : elle les réactive, comme on rallume un vieux moteur qui tousse mais repart quand même. Pas si mal pour une série qui pourrait se contenter de faire briller les chromes.

Et puis il y a ce petit plaisir très Star Trek : voir James Kirk, encore loin du demi-dieu qu’il deviendra, obligé de composer avec un supérieur qui abuse de son autorité. Le futur capitaine n’est pas encore l’icône, il est encore le jeune officier qui apprend à lire les rapports de force, à sentir quand l’ordre devient une menace. C’est là que l’épisode trouve son nerf : dans cette zone grise où l’obéissance n’est plus une vertu automatique. Quand la chaîne de commandement se met à sentir le roussi, il faut bien quelqu’un pour dire stop.

Une vieille machine à fantasmes qui tourne encore

Au fond, Orders of Magnitude rappelle pourquoi Star Trek reste une machine à fantasmes si tenace : parce qu’elle ne vend pas seulement des vaisseaux, des phasers et des ponts illuminés, mais une idée de la responsabilité. La franchise a souvent été accusée d’être trop propre, trop raisonnable, trop scolaire. Sauf que ses meilleurs épisodes savent très bien salir le tableau, faire entrer la guerre, la paranoïa et la vengeance par la porte de service. Ici, l’amiral n’est pas un simple méchant de la semaine ; il est le symptôme d’un système qui fabrique ses propres monstres sacrés avant de les regarder sombrer.

Et c’est probablement pour ça que cet épisode tient debout : il ne traite pas la hiérarchie comme un décor, mais comme un piège dramatique. On y retrouve tout ce que la saga fait de mieux quand elle cesse de se regarder dans le miroir : le doute, le poids des anciens conflits, la loyauté mal placée, la mémoire qui refuse de se taire. Dans Star Trek, le vrai gouffre n’est pas le vide intersidéral. C’est l’homme en uniforme quand il décide qu’il a raison tout seul.

La série est diffusée sur Paramount+, et elle continue de faire ce que les bonnes fictions de franchise savent faire quand elles ont un peu de cran : recycler leurs mythes sans les momifier. Ce qui, avouons-le, n’est déjà pas mal dans une galaxie où tant d’opus préfèrent appuyer sur le bouton “nostalgie” jusqu’à l’overdose. Là, au moins, quelqu’un garde encore un œil sur le tableau de bord.

Part.
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