La saison 2 de Batman: Caped Crusader ne se contente pas de ressortir un vieux méchant du placard : elle va fouiller dans les fondations mêmes de Batman pour y trouver un charlatan en robe rouge, un faux prophète et, au passage, une belle saleté de miroir tendu à Gotham.

Pour rappel, la série imaginée par Bruce Timm, J.J. Abrams et Matt Reeves s’amuse à replonger Batman dans une esthétique années 1940, avec ce que ça implique de silhouettes anguleuses, de morale poisseuse et de ville rongée par ses propres mythes. On est loin du simple exercice de nostalgie. Ici, l’animation sert de machine à remonter le temps, et pas seulement pour le plaisir de voir le costume du Chevalier noir retrouver ses oreilles plus longues et ses gants plus courts, comme à l’époque de Bill Finger et Bob Kane. La série s’inscrit dans une logique très précise : reprendre les premiers récits de Detective Comics et les tordre avec une sensibilité plus adulte, plus trouble, presque plus cruelle. Bref, Gotham n’a jamais autant ressemblé à une arnaque qui a réussi.

Dans cet environnement, faire revenir le Mad Monk n’a rien d’un caprice de collectionneur. Le personnage, apparu dès 1939 dans Detective Comics #31, fait partie de ces figures que les lecteurs hardcore connaissent, mais que le grand public n’a jamais vraiment croisées. Et pour cause : avant l’ère des super-vilains devenus icônes mondiales, Batman affrontait des créatures bien plus bizarres, parfois franchement gothiques, parfois carrément surnaturelles. Le Monk, lui, a longtemps traîné derrière lui une réputation de relique un peu oubliée, coincée entre le folklore vampirique et les débuts encore sauvages du mythe Batman. Le genre de personnage qu’on n’exhume pas pour faire joli, mais pour salir un peu la légende.

Une soutane, un mensonge, et Gotham qui se fait avoir

Dans l’épisode The Devil’s Due, le Mad Monk n’est pas seulement un vilain de plus. Il devient un gourou, un chef de secte, un manipulateur qui instrumentalise la peur et la foi pour mieux tenir ses fidèles en laisse. La série le rapproche d’un discours de faux prophète très contemporain, sans jamais avoir besoin de faire la leçon. Son groupe vénère Barbatos, entité bien plus tardive dans la mythologie DC, et le Monk s’en sert comme d’un outil de persuasion. Il promet du sacré, distribue du poison, puis tente de faire de Batman la pièce maîtresse de son petit théâtre de manipulation. Charmant programme.

Le détail savoureux, c’est que la série ne le présente pas comme un croyant sincère. Non, le bonhomme est un escroc. Un vrai. Un de ceux qui savent très bien que la foi des autres vaut plus cher que la leur. Là où les premiers comics faisaient du Monk une figure franchement surnaturelle, Caped Crusader le ramène vers une ambiguïté plus moderne : celle du gourou qui emprunte le vocabulaire du miracle pour vendre du vide. On n’est plus dans le monstre de foire, on est dans la secte avec service après-vente.

Barbatos, le vieux démon qui traîne sous Gotham

Autre valeur de l’épisode : Barbatos, ce nom qui résonne comme une vieille malédiction de famille. Dans les comics DC, la créature a été réinvestie bien plus tard, notamment dans Batman: Dark Knight, Dark City de Peter Milligan et Kieron Dwyer, publié dans Batman #452 à #454. Là, Barbatos devient une sorte de force souterraine liée à la naissance même de Gotham, comme si la ville avait été bâtie au-dessus d’un pacte pourri. Une idée délicieusement excessive, évidemment, mais qui colle parfaitement à Batman : un justicier né dans une cité qui semble avoir signé un contrat avec ses propres démons.

La série n’a pas besoin d’adhérer à toute cette mythologie pour en tirer du jus dramatique. Elle s’en sert comme d’un décor mental, une vieille légende urbaine récupérée par un imposteur pour crédibiliser son numéro. Et ça fonctionne parce que Batman, dans cette version, n’est jamais seulement un détective masqué. Il est aussi une cible symbolique, un corps sur lequel les autres projettent leurs croyances, leurs peurs, leurs fantasmes de salut. À Gotham, on ne combat jamais juste un criminel : on se bat contre la manière dont la ville raconte le crime.

Le vrai poison, c’est la parole qui contamine

Sauf que l’épisode ne s’arrête pas à la sorcellerie de pacotille. Il bifurque vers quelque chose de plus acide : la fabrication de l’opinion. Hattie Tetch, animatrice de talk-show incarnée par Laraine Newman, alimente la panique publique en accusant Batman des meurtres liés à la secte. Voilà le vrai nerf du récit : le Monk manipule par la religion, Hattie par les médias, et Gotham se laisse prendre par les deux. Même combat, deux costumes différents.

Ce n’est pas anodin dans une série qui, depuis le départ, regarde les institutions avec une méfiance assez saine. La police, la presse, les figures d’autorité, tout le monde a une petite odeur de rance. Et dans cet épisode, le scénario pousse le curseur juste ce qu’il faut pour montrer que le mensonge le plus efficace n’est pas forcément le plus spectaculaire. C’est celui qui se déguise en vérité utile. Le plus sale des super-pouvoirs, au fond, c’est de faire croire qu’on protège les gens pendant qu’on les embrouille.

On comprend alors pourquoi ce retour du Mad Monk a quelque chose de plus malin qu’un simple clin d’œil de fan. Il permet à Batman: Caped Crusader de faire ce que les bonnes adaptations savent faire : recycler un vieux bout de continuité pour parler du présent sans se faire la morale à soi-même. Le résultat n’est pas seulement une belle pièce de musée animée. C’est une petite machine à disséquer la crédulité, et Gotham, comme d’habitude, s’y prête avec une docilité presque obscène. Reste à savoir combien de temps la ville pourra encore faire semblant d’être surprise. À force de réveiller ses fantômes, elle va bien finir par leur ressembler.

Part.
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