Spider-Man: Brand New Day a eu l’élégance tordue de faire croire, l’espace d’un instant, qu’il allait tuer Peter Parker. Sauf que Marvel et Sony n’ont pas vraiment envie de saborder leur poule aux œufs d’or : ils préfèrent agiter le spectre d’une mort culte, puis refermer le cercueil avant qu’on s’y habitue.
Le film, sorti en salles en 2026, s’amuse avec une mécanique que les lecteurs de comics connaissent par cœur : la mort comme bascule narrative, comme test de résistance, comme faux adieu qui permet de relancer la machine sans la casser. Ici, la scène de tir au sniper renvoie directement à un moment célèbre de Ultimate Spider-Man de Brian Michael Bendis et Mark Bagley, où Peter Parker se sacrifie pour Captain America avant de finir emporté par ses blessures dans l’arc The Death of Spider-Man. Cette version-là, publiée chez Marvel Comics au début des années 2010, a surtout servi de tremplin à Miles Morales, nouveau porteur du masque dans l’univers Ultimate. Autrement dit, on n’est pas face à un simple clin d’œil de connaisseur : on touche à un morceau de mythologie moderne, celui où Spider-Man meurt pour mieux renaître ailleurs. Et ça, chez Marvel, ce n’est jamais gratuit.
Mais Brand New Day ne va pas jusqu’au bout du geste, parce qu’au cinéma, tuer Spider-Man n’a pas la même saveur qu’en comics : ça coûte beaucoup plus cher en colère de fans, en stratégie de franchise et en avenir industriel.
Le coup de feu qui sentait la BD à plein nez
La scène repose sur une tension très simple, presque primitive : un personnage armé, un autre en danger, et Spider-Man qui intercepte la balle. Dans le film, le Punisher de Jon Bernthal vise Jean, la mystérieuse recrue incarnée par Sadie Sink, et Peter se jette devant le tir après avoir senti le projectile grâce à son sens d’araignée. On a déjà vu ce genre de bascule mille fois, mais ici le sous-texte est plus épais qu’un pavé de chez Panini : Marvel rejoue une image de sacrifice qui appartient à l’ADN du personnage.
Ce qui est malin, c’est que le film ne copie pas la BD à la lettre. Dans Ultimate Comics: Spider-Man #157, le tir du Punisher touche Peter dans un contexte autrement plus fatal, et l’enchaînement des événements le condamne presque mécaniquement. Dans Brand New Day, au contraire, tout est organisé pour faire monter la pression sans franchir la ligne rouge. Frank Castle ne devient pas le bourreau définitif, Jean n’est pas la cause d’une tragédie irréversible, et Peter est sauvé à temps. Le film emprunte la forme du traumatisme, mais il refuse le deuil.

Miles Morales en embuscade, le fantôme derrière le masque
Si cette fausse mort fonctionne, c’est aussi parce qu’elle ouvre une porte que Marvel adore entrebâiller sans jamais l’ouvrir d’un coup de pied : celle de Miles Morales. Dans les comics, la disparition de Peter dans l’univers Ultimate a permis l’émergence d’un nouveau Spider-Man, plus jeune, plus contemporain, pensé comme héritier plutôt que clone. Au cinéma, Spider-Man: Into the Spider-Verse a déjà popularisé cette logique en 2018, avec le Peter Parker de Chris Pine sacrifié pour laisser Miles, doublé par Shameik Moore, prendre le relais. Depuis, l’idée d’intégrer Miles au MCU flotte dans l’air comme une promesse commerciale et symbolique à la fois. Le président de Marvel Studios, Kevin Feige, a déjà laissé entendre qu’un tel plan existait, via Deadline.
Et c’est bien pour ça que la séquence de Brand New Day a du mordant. Elle ne se contente pas de faire sursauter le public ; elle réactive une question que Marvel traîne depuis des années : comment passer le flambeau sans donner l’impression de tirer une balle dans le pied de sa propre franchise ? Parce qu’on va être honnêtes deux secondes : Peter Parker, version Tom Holland, reste le visage le plus bankable du Spider-verse live action. Le tuer maintenant, ce serait un pari industriel d’une brutalité assez rare. Marvel peut jouer avec le fantôme de la relève, mais pas encore enterrer le patron.
Le business du faux enterrement
Au fond, cette scène dit beaucoup de la façon dont les studios gèrent aujourd’hui leurs héros : on simule la rupture, on flirte avec la table rase, puis on réinjecte de l’espoir avant le générique. C’est la logique du blockbuster contemporain dans toute sa splendeur un peu cynique. On vend de la gravité, mais on protège l’actif principal. On agite la mort, mais on garde la licence en état de marche. Le public croit assister à un moment de vérité ; en coulisses, on verrouille déjà la suite, le spin-off, le relaunch, la prochaine étape de l’univers étendu.
Ce qui rend Brand New Day intéressant, ce n’est donc pas sa capacité à choquer, mais sa manière de recycler une vieille idée de comics pour nourrir une stratégie de long terme. Peter survit, Jean le maintient en vie, Frank le transporte à l’hôpital : tout est fait pour refermer la plaie sans la cicatriser trop vite. Et ce petit théâtre du presque-mort fonctionne précisément parce qu’on connaît la suite de l’histoire, ou du moins ses grandes lignes. Spider-Man ne disparaît pas encore. Il vacille, il encaisse, il revient. Chez Marvel, la mort n’est jamais une fin : c’est un outil de gestion de marque avec cape et collants.
Reste une question, la seule qui vaille vraiment : combien de temps encore Tom Holland pourra-t-il porter ce masque sans que le studio commence à préparer, en douce, l’après ? Parce que le jour où Miles Morales débarquera pour de bon dans le MCU, on ne parlera plus d’un simple hommage à The Death of Spider-Man. On parlera d’un passage de relais. Et là, pour le coup, ça ne sera plus du cinéma de super-héros. Ce sera de la succession, version gratinée.
Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




