Tom Cruise a passé une partie de sa carrière à sauver la planète, les passagers, les agents secrets et, au passage, le box-office. Dans Digger, Alejandro G. Iñárritu lui confie enfin le rôle inverse : l’homme qui a mis le feu au monde et qui tente ensuite de se faire passer pour son pompier.
Le projet a longtemps flotté dans le brouillard des annonces de studios, entre fantasme de retour à un cinéma plus auteuriste pour Cruise et curiosité presque malsaine autour du prochain geste d’Iñárritu, cinéaste qui n’a jamais aimé la demi-mesure. Depuis Birdman en 2014 et The Revenant en 2015, le réalisateur mexicain a consolidé une image de grand styliste du malaise, capable de faire tenir un film entier sur la vanité, la survie, la violence symbolique et les egos en roue libre. Le voilà donc de nouveau chez Warner Bros., avec un long métrage annoncé pour le 2 octobre 2026, soit en plein couloir de sortie où les studios aiment tester les films qui ont du coffre et un peu de venin.
Le premier trailer, dévoilé par Warner Bros., confirme qu’on n’est pas ici dans la zone de confort du blockbuster propre sur lui. Cruise y incarne Digger Rockwell, un personnage présenté comme l’homme le plus puissant du monde, lancé dans une mission frénétique pour prouver qu’il peut encore sauver l’humanité après avoir déclenché le désastre. Autrement dit : le héros n’est plus le remède, il est la plaie. Et ça, pour Hollywood, c’est déjà presque une révolution.
Le sauveur s’est pris les pieds dans le tapis
Depuis des décennies, Tom Cruise vend une idée simple : la star comme moteur de survie. De Mission: Impossible à Top Gun: Maverick, son image repose sur le corps en action, le professionnalisme absolu, la foi quasi religieuse dans la compétence. Ici, Iñárritu retourne la formule comme un gant. Digger Rockwell n’a rien du demi-dieu proprement taillé pour la légende. C’est un oligarque fanfaron, un type qui se croit plus malin que le réel et qui semble persuadé qu’il peut creuser sa sortie de secours à coups de punchlines et de communication de crise. Le péché originel n’est plus l’accident : c’est lui.
Ce déplacement est malin, parce qu’il parle autant de Cruise que du personnage. À 64 ans en 2026, l’acteur continue d’incarner une forme de star system presque archaïque, fondée sur la présence physique, la prise de risque et la promesse d’un spectacle à l’ancienne. Sauf qu’Iñárritu ne lui demande pas de grimper un avion ou de courir plus vite que le montage. Il lui demande de jouer l’homme qui a trop longtemps confondu charisme et impunité. Le film a donc l’air de viser moins la catastrophe que le narcissisme qui la fabrique.

Une blague noire avec le climat au fond du plan
Le trailer laisse filtrer une satire politique assez féroce. On y voit des figures de pouvoir vieillissantes, une logique de manipulation collective et un imaginaire de fin du monde qui n’a rien d’abstrait. La séquence où un avion largue une bombe marquée d’un slogan provocateur sur un iceberg a quelque chose de frontal, presque vulgaire dans sa manière d’annoncer la couleur. Iñárritu n’a jamais été un cinéaste de la litote, mais là, il semble carrément sortir le mégaphone. On pense à la brutalité didactique de Don’t Look Up d’Adam McKay, avec son goût pour la farce politique à gros traits, mais aussi à Dr. Strangelove pour le rire qui mord au lieu de rassurer.
La différence, c’est que chez Iñárritu, le comique n’a jamais été une évidence. Le bonhomme a bâti sa réputation sur la tension, la douleur, la circulation des points de vue et les corps en état de crise. Alors forcément, voir Cruise balancer des répliques de gros malin, croiser John Goodman en président à moitié mort qu’il faudrait presque réveiller à la gifle, ou se coltiner un chat au faciès vaguement inquiétant, ça crée un petit vertige. Est-ce que ça va tenir sur la longueur ou s’effondrer sous son propre culot ? On ne va pas se mentir, on est à deux doigts du grand numéro de funambule. Et quand Iñárritu se lance dans la comédie, on serre un peu les dents. Avec intérêt, évidemment.
Warner mise sur le chaos bien habillé
Le studio n’a pas choisi ce film par hasard. Après la période où les plateformes ont tenté de faire croire que tout pouvait se consommer sans cérémonial, l’exploitation en salles redevient le lieu où les films à forte personnalité peuvent imposer leur texture, leur durée, leur étrangeté. Un projet comme Digger a besoin du grand écran, non pas parce que c’est une formule marketing usée jusqu’à la corde, mais parce que le rapport entre la démesure visuelle, le jeu de Cruise et la mise en scène d’Iñárritu réclame un espace de projection qui ne rabote pas les aspérités.
Le film arrive aussi dans une période où Hollywood adore recycler la figure du sauveur tout en la fissurant de l’intérieur. On ne compte plus les franchises qui ont transformé leurs têtes d’affiche en machines à réparer le monde, puis en machines à s’excuser de l’avoir fait. Ici, le mouvement semble plus radical : le sauveur est le problème, le problème est politique, et la solution passe peut-être par une humiliation publique en bonne et due forme. Pas franchement le genre de programme qu’on vend avec un sourire Colgate. Mais c’est précisément pour ça que ça donne envie d’y croire.
Reste la grande question, la seule qui vaille vraiment : Digger sera-t-il une satire qui mord, un cauchemar de prestige déguisé en comédie, ou un objet hybride assez tordu pour devenir l’un de ces films qui divisent proprement les salles et nourrissent les conversations pendant des semaines ? Le 2 octobre 2026, on saura si Cruise aura sauvé le monde une fois de plus, ou s’il aura surtout réussi à le rendre un peu plus fréquentable en le regardant brûler. Ce qui, chez Iñárritu, n’est jamais tout à fait la même chose.
Bande-annonce VF de Digger
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




