Disney a cru tenir une nouvelle poule aux œufs d’or avec Moana en prises de vues réelles. Résultat : un lancement à 95 millions de dollars dans le monde, et une petite odeur de naufrage prématuré qui flotte déjà sur la franchise.
Pour rappel, le film de Thomas Kail a ouvert à 43 millions de dollars aux États-Unis et 52 millions à l’international, loin des attentes qui tablaient plutôt sur 70 millions sur le seul marché domestique. On parle d’un remake d’un long métrage d’animation sorti en 2016, devenu depuis un pilier du catalogue Disney, avec Moana 2 qui a franchi le cap du milliard de dollars en 2024. Autrement dit, la machine à fantasmes semblait bien huilée. Sauf que le marché, lui, n’a pas signé le chèque en blanc. Et ce n’est pas un détail : avec un budget annoncé à 250 millions de dollars avant marketing, le film part avec un handicap de taille, le genre qui vous colle au parquet dès le premier week-end.
Le vrai problème, c’est que Disney a voulu vendre du déjà-vu à prix premium, en espérant que la nostalgie fasse le job toute seule.
Des critiques qui font grincer la coque
En apparence, la réception du public n’a rien d’un désastre total : le film affiche 90 % d’avis positifs côté spectateurs et un A- au CinemaScore. Mais les critiques, elles, ont sorti les couteaux. Le score de 33 % sur Rotten Tomatoes dit assez bien le malaise : on n’est pas face à une simple réserve de presse, mais à une impression de remake mécanique, sans nerf ni nécessité. Witney Seibold, pour Slashfilm, parle d’un « flat, lifeless, artificial rehash ». On traduit sans forcer : un recyclage sans âme, et ça, pour un blockbuster familial censé faire lever les foules, c’est pas exactement la meilleure carte de visite.
Le paradoxe est classique. Le public familial peut pardonner beaucoup de choses, surtout quand l’objet en question promet du spectacle et une sortie en salle qui ressemble à un petit rituel. Mais dans une période où le réflexe d’attente sur Disney+ est devenu presque pavlovien, la mauvaise presse pousse vite à la procrastination. Pourquoi se déplacer si le film ressemble déjà à ce qu’on a vu il y a dix ans, en mieux animé et sans la corvée du parking ? Le bouche-à-oreille devra faire des miracles, sinon le film va rester coincé entre l’ardoise et le canapé.
Le coude-à-coude qui fait mal
Surtout, Moana débarque dans une période saturée, et pas avec n’importe quels concurrents. Toy Story 5 continue de dominer le box-office avec 879 millions de dollars dans le monde, pendant que Minions & Monsters a encore pris de l’argent sur la table au deuxième week-end. On ajoute à ça le fait que les films familiaux les plus consensuels captent l’attention des ménages, et on comprend vite le souci : Disney s’est tiré une balle dans le pied en lançant un remake qui se bat contre ses propres marques plus fraîches et plus désirables.

Le cas est d’autant plus piquant que le studio a lui-même prouvé, avec Lilo & Stitch en 2025, qu’un remake live-action pouvait encore cartonner quand le timing et la promesse sont mieux calibrés. Là, on sent surtout une logique de portefeuille : on ressort un nom connu, on capitalise sur l’affect, et on espère que le train passe. Mais à force de faire passer le même train au même endroit, les spectateurs finissent par regarder ailleurs. La concurrence n’a pas volé le film : Disney lui a juste laissé la porte entrouverte, puis a oublié de la refermer.
Trop tôt, beaucoup trop tôt
Autre valeur qui plombe l’opération : le calendrier. Remaker Moana seulement dix ans après le film d’animation, et à peine un an et demi après Moana 2, c’était déjà une drôle d’idée sur le papier. Les remakes Disney les plus rentables ont souvent travaillé des titres plus anciens, plus lointains, presque mythologiques dans la mémoire collective : Cinderella, Alice in Wonderland, The Jungle Book. Là, on touche à une propriété encore chaude, encore fraîche, encore très identifiable pour le public. Pas besoin de réveiller un souvenir enfoui quand le souvenir est déjà assis sur le canapé d’à côté.
Ce manque de distance enlève tout sentiment d’urgence. Le spectateur n’a pas l’impression d’assister à une réinvention, mais à une redite accélérée. Et quand le film n’apporte pas assez de matière neuve, le calcul devient vite brutal : pourquoi payer une place de cinéma pour une version qui semble exister surtout pour justifier une ligne de plus dans le tableau Excel de la firme aux grandes oreilles ? Le remake trop proche de l’original, c’est le péché originel de Disney en mode automatique.
Le prix du sable et des pixels
Le nerf de la guerre, évidemment, c’est l’argent. Avec 250 millions de dollars de budget de production, Moana entre dans cette zone toxique où un démarrage correct ne suffit plus à rassurer personne. Le film doit viser très haut pour atteindre une rentabilité théorique, et encore sans compter la promotion mondiale, qui vient alourdir la note. Dans l’économie actuelle des studios, ce genre de pari exige un niveau de certitude que peu de titres peuvent vraiment offrir. Or ici, Disney a misé comme si le nom suffisait à verrouiller le marché. Spoiler : non.
On connaît la chanson depuis des années. Les budgets des mastodontes hollywoodiens ont gonflé au point de rendre la moindre contre-performance presque obscène. À partir d’un certain seuil, le box-office cesse d’être un terrain de jeu et devient un champ de mines. Le studio peut toujours compter sur les produits dérivés, la fenêtre de diffusion, la vie longue en streaming et la puissance de la marque. Mais dans les salles, le verdict tombe vite. Et quand le coût de départ est aussi lourd, un simple démarrage en demi-teinte ressemble déjà à une alerte rouge. Disney n’a pas seulement vendu un film : il a vendu un seuil de rentabilité qui frôle l’absurde.
Au fond, Moana version live-action raconte presque autant l’état du marché que l’histoire de son héroïne. Un studio qui recycle ses trésors récents, un public qui commence à flairer l’arnaque, des budgets qui jouent les demi-dieux avant de se prendre les pieds dans le sable… On tient là un joli cas d’école, et pas le plus rassurant. Reste à voir si le film saura tenir la mer jusqu’à août, ou s’il finira comme tant d’autres remakes Disney : joli sur l’affiche, moins glorieux une fois la marée redescendue.
Bande-annonce VF de Vaiana, la légende du bout du monde
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




