La grande opération de vente forcée du positif

Retour en 1998. Martin Seligman, fraîchement nommé président de l’American Psychological Association, monte à la tribune pour son discours inaugural et balance, en substance, que la psychologie a passé un siècle entier à soigner les gens cassés au lieu de s’intéresser à ce qui rend les gens heureux. Révolution, standing ovation, et naissance officielle de la psychologie positive comme discipline académique, avec tout ce que ça implique : des labos, des chaires, des formations, des bouquins, des conférences à 2 000 euros la journée.
L’intuition de départ n’était pas idiote. Étudier les forces plutôt que les faiblesses, cartographier le bien-être plutôt qu’ausculter le mal-être : sur le papier, c’est même assez malins. Seligman développe son modèle PERMA, Positive emotions, Engagement, Relationships, Meaning, Accomplishment, et la machine se met en marche. Ce que personne n’anticipait vraiment, c’est à quelle vitesse la machine deviendrait une poule aux œufs d’or.
Le Global Wellness Institute publiait en janvier 2026 son Global Wellness Economy Monitor : l’économie mondiale du bien-être a atteint 6 800 milliards de dollars en 2024, soit le double de ce qu’elle pesait en 2013 . Elle croît à un rythme de 7,9 % par an, très largement au-dessus de la croissance mondiale projetée à 4,5 % par le FMI . Et la partie consacrée à la santé mentale et au bien-être psychologique, valorisée à 202 milliards de dollars en 2026, est attendue à 286 milliards en 2030 selon Research and Markets . Pas mal pour une discipline fondée, officiellement, sur l’altruisme scientifique.
PERMA, mon amour, et la marque déposée

La question qui fâche, on la trouve formulée crûment sur Reddit dans un fil académique de décembre 2024 : « I kinda felt this field was a scam when Martin Seligman put a trademark to his PERMA model. I thought all he wants is to make money with his workshops and book deals. » , ce qui se traduit sans grande perte à : « j’ai commencé à sentir l’arnaque le jour où Seligman a déposé le PERMA comme marque commerciale. » On peut supposer que Martin ne s’en vexera pas. Il est trop occupé.
Pour rappel : la psychologie positive, dans sa forme académique, repose sur des études empiriques, des protocoles rigoureux, des peer reviews. C’est de la science, ou du moins elle ambitionne de l’être. Mais à côté du laboratoire cohabite depuis longtemps un écosystème de coaches, de conférenciers, de coachs certifiés PERMA, de retraites de pleine conscience à 3 500 euros la semaine, d’applications de gratitude à 9,99 euros par mois, et de formations corporate vendues aux DRH anxieux. La distinction entre la discipline et l’industrie qu’elle a engendrée est devenue à peu près aussi lisible qu’un PowerPoint corporate en police Comic Sans.
En mars 2025, une revue publiée dans PMC (base de données de la bibliothèque nationale américaine de médecine) proposait même deux grilles d’évaluation pour « aider les chercheurs, praticiens et évaluateurs à répondre aux critiques courantes de la psychologie positive », signe que le champ académique lui-même reconnaît être en mode gestion de crise .
La tyrannie du sourire, comment le bonheur est devenu une obligation de résultat

Le problème le plus concret s’appelle la toxic positivity : la généralisation excessive et dysfonctionnelle des principes de psychologie positive jusqu’à interdire toute expression de souffrance. La définition circule depuis quelques années, mais le phénomène a pris une ampleur nouvelle dans les environnements professionnels. En septembre 2025, John Cutler, consultant organisationnel influent, 400 000 abonnés LinkedIn, écrivait : « Toxic positivity isn’t new, but it feels especially rampant in 2025. (…) It rewards those who can perform resilience, not necessarily those who can build trust or solve problems. And it punishes honesty, because candor gets coded as ‘not a cultural fit.’ » . Autrement dit : dans beaucoup d’entreprises, être honnête sur ses difficultés, c’est un aveu de faiblesse qui peut coûter sa promo.
La mécanique est assez perverse : des études montrent que la suppression des émotions négatives, cette injonction à « rester positif », augmente le stress et alimente le burnout plutôt qu’elle ne les réduit . En d’autres termes, forcer quelqu’un à sourire ne le rend pas heureux, ça l’épuise de sourire. La nuance est importante, et les DRH qui ont acheté leur programme de bien-être au bureau à 50 000 euros l’année ont parfois du mal à l’entendre.
Chez Psychology Today, la rubrique consacrée à la toxic positivity accumule des dizaines d’articles depuis 2022, dont cette formule pas piquée des hannetons : « You don’t have to think positive to be healthy. » Voilà qui résume assez bien le retour de balancier.
Seligman lui-même doutait, on ne vous l’avait pas dit
Ce qui est savoureux, dans le sens critique du terme, pas le sens wellness du terme, c’est que Martin Seligman, le pape fondateur du mouvement, avait lui-même posé des garde-fous que ses disciples ont allègrement ignorés. L’optimisme selon Seligman peut, avertissait-il, « parfois nous empêcher de voir la réalité avec la clarté nécessaire » . Et avec le psychologue Derek Isaacowitz, il avait constaté que les pessimistes étaient moins sujets à la dépression que les optimistes après un événement traumatique, parce qu’ils s’y étaient mentalement préparés .
Une étude de l’Université de Waterloo publiée en 2009 par Joanne Wood avait enfoncé le clou : pour les personnes ayant une faible estime d’elles-mêmes, répéter des affirmations positives comme « je suis quelqu’un de désirable » produisait l’effet inverse, une humeur dégradée, parce que l’affirmation leur rappelait précisément combien elles se sentaient « à côté » de ce qu’elles aspiraient à être . La pensée positive comme machine à culpabiliser : le paradoxe est beau, il méritait d’être mentionné.
En mars 2025, les éditions In Press le formulaient sans ambages : « Il est préférable d’adopter une approche nuancée, combinant optimisme et réalisme, en tenant compte des émotions négatives comme partie intégrante du bien-être » . Ce qui n’empêche pas le même mois une nouvelle cohorte de coaches certifiés de lancer leurs programmes « 30 jours pour transformer votre mindset » sur Instagram.
Le bonheur comme péché originel de classe

Il y a une dernière couche à peler, et elle est politique. La psychologie positive, dans sa version la plus mainstream, opère un tour de passe-passe discret : elle individualise le bonheur. Le bonheur devient une responsabilité personnelle, une question de pratiques, d’habitudes, de gratitude quotidienne, et non plus une question structurelle, collective, sociale. Si tu n’es pas heureux·se, c’est que tu ne travailles pas assez sur toi-même. C’est l’idéologie de la croissance personnelle appliquée à l’humain comme on l’applique à une startup : tu as le bonheur de tes efforts.
Dans ce cadre, la question de savoir si ton salaire est trop bas, si ton logement est trop petit, si ton employeur te traite comme une variable d’ajustement, ces questions-là n’ont pas vraiment leur place dans le carnet de gratitude. L’Ordre des psychologues du Québec notait dans sa revue qu’on confondait trop souvent psychologie positive et pensée positive, et que le glissement vers le développement personnel avait éloigné la discipline de ses ambitions scientifiques initiales . Une façon polie de dire que quelque chose a déraillé.
La résilience, autre mot-fétiche du vocabulaire positif, est peut-être l’exemple le plus frappant. Dans les entreprises en 2025, la résilience est une qualité demandée aux employé·es. Être résilient·e, c’est encaisser la charge de travail supplémentaire, le plan de restructuration, le manager toxique, le burnout en approche, et continuer à sourire. Cutler le formulait sans prendre de gants : la positivité toxique est devenue « a corporate pandemic » .
Alors on fait quoi, on jette le bébé avec l’eau du bain de minuit ?
Non, et ce serait trop simple. La psychologie positive comme science, avec ses études sur la gratitude, ses travaux sur le flow théorisé par Mihaly Csikszentmihalyi, ses recherches sur le sens de l’engagement, produit des résultats mesurables quand elle est appliquée avec rigueur. Une étude de 2018 de Joel Wong, portant sur 293 participant·es en thérapie, avait démontré que le groupe pratiquant l’écriture de gratitude rapportait une santé mentale « significativement meilleure » douze semaines après l’intervention . Ce n’est pas du vent.
Le problème n’est pas la discipline, c’est la digestion industrielle qu’elle a subie. Entre Seligman qui publie ses articles dans des revues à comité de lecture et le coach LinkedIn qui vend sa « formation bien-être et performance » à 490 euros HT, il y a un gouffre épistémologique que l’économie du bien-être, 6 800 milliards de dollars, rappelons-le, a très habilement comblé de mousse de packing et de bonne humeur .
Ce qui reste, au fond, c’est une question simple que la psychologie positive dans sa version commerciale a tout intérêt à ne pas poser : est-ce qu’on est malheureux parce qu’on ne fait pas assez de gratitude journaling, ou parce que le monde dans lequel on vit est structurellement épuisant ? La réponse honnête est sans doute « les deux ». Mais une seule de ces deux réponses se monétise facilement. Et on vous laisse deviner laquelle.
En attendant, l’économie du wellness sera à 9 800 milliards en 2029 . Respirez profondément.
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