Aujourd’hui, son nom circule à nouveau grâce à Enola Holmes 2 sur Netflix. Mais la vraie Sarah Chapman mérite bien mieux qu’un personnage secondaire. Elle mérite qu’on comprenne ce qu’elle a traversé, et ce qu’elle a accompli.
L’essentiel en un coup d’œil
- Qui : Sarah Chapman (1862–1945), ouvrière et syndicaliste britannique, figure centrale de la grève des allumettières de Londres.
- Quand : 5 juillet 1888, une grève spontanée de 1 400 femmes et jeunes filles.
- Où : Usine Bryant & May, Bow, East End de Londres.
- Pourquoi : Salaires de misère, journées de 14 heures, amendes arbitraires, et une maladie dévastatrice : la nécrose du maxillaire au phosphore blanc (phossy jaw).
- Victoire : Toutes les revendications acceptées le 18 juillet 1888. Premier syndicat féminin de masse au Royaume-Uni fondé dans la foulée.
- Héritage : Pionnier du « New Unionism », modèle pour des décennies de luttes sociales ouvrières.
- Cinéma : Inspiratrice du film Enola Holmes 2 (Netflix, 2022), avec Hannah Dodd dans le rôle de Sarah.

Une vie née dans la fumée de l’East End
Sarah Chapman voit le jour le 31 octobre 1862, à Mile End, dans l’un des quartiers les plus pauvres de Londres. L’East End de l’époque victorienne n’est pas pittoresque : c’est un labyrinthe de rues grises, d’entrepôts et de familles entassées dans des logements insalubres. Le travail des enfants est une réalité ordinaire. Les ambitions, une denrée rare.
À l’adolescence, Sarah rejoint des centaines d’autres jeunes femmes dans les ateliers de Bryant & May, la plus grande manufacture d’allumettes de Londres, implantée à Bow. Ce n’est pas un choix. C’est la seule porte ouverte. On y entre enfant, on en ressort vieillie avant l’âge, quand on en ressort.
Les conditions sont éprouvantes au-delà du simple dénuement. Les ouvrières, dont certaines n’ont pas encore quinze ans, travaillent de 6h30 à 18h pour un salaire hebdomadaire d’environ quatre shillings, moins que le prix d’une chambre d’une seule pièce. Elles ne mangent que du pain beurré trempé dans du thé. Chaque retard, chaque imperfection sur une pièce, se traduit par une amende arbitraire. La direction punit jusqu’à la saleté sur les vêtements.
Le phosphore qui ronge les visages
Il y a une horreur au cœur de cette histoire que l’on ne peut pas minimiser. Le phosphore blanc, utilisé pour la fabrication des allumettes, est un poison à lente diffusion. Dans des ateliers mal ventilés, les vapeurs s’infiltrent quotidiennement dans les poumons, les gencives, les os. Les ouvrières développent ce qu’on appelle la phossy jaw : une ostéonécrose du maxillaire. La mâchoire se nécrose. Les os pourrissent de l’intérieur. Certaines femmes voient leurs joues se déformer irrémédiablement.
La nuit, dans les rues sombres de l’East End, les visages de celles qui souffrent de cette maladie luisent dans l’obscurité, une lueur verte, fantomatique, produite par les dépôts de phosphore. Une image digne d’un cauchemar. Et pourtant, Bryant & May continue. Les dividendes des actionnaires, eux, restent en bonne santé.
« Des adolescentes qui travaillaient douze heures par jour pour des salaires inférieurs au coût d’un loyer, pendant que leurs employeurs touchaient des dividendes monstrueux. »
— Annie Besant, White Slavery in London, 1888
L’étincelle : Annie Besant et le mot interdit
En juin 1888, la journaliste et militante socialiste Annie Besant publie dans le journal The Link un article au titre choc : White Slavery in London, « L’esclavage blanc à Londres ». Elle y décrit les conditions de Bryant & May avec une précision clinique et une indignation sincère. L’article fait l’effet d’une bombe dans la presse londonienne.
La réaction de la direction de Bryant & May est révélatrice : plutôt que de réformer, elle tente de forcer ses ouvrières à signer un démenti public de l’article. Toutes refusent. Ce refus collectif, unanime, silencieux, c’est déjà de la résistance.
La direction décide alors de licencier l’une des ouvrières qui avait parlé à Besant. Ce licenciement est l’étincelle. Le 5 juillet 1888, environ 1 400 femmes et jeunes filles quittent l’usine. Sans syndicat, sans caisse de grève, sans filet. Juste leur corps en travers de la porte.
Sarah Chapman, au cœur du mouvement
Le lendemain de la grève, deux cents ouvrières marchent depuis Mile End jusqu’à la rue Bouverie pour rencontrer Annie Besant. Parmi la délégation de trois femmes choisies pour entrer dans son bureau, il y a Sarah Chapman. C’est elle qui convainc Besant, réticente à l’action directe, de les aider à structurer un comité de grève.
Sarah n’est pas seulement une figure symbolique. Elle est au cœur des négociations. Elle siège au comité de grève aux côtés de Mary Cummings, Mrs Naulls, Alice Francis, Kate Slater et d’autres. Elles sont huit femmes ordinaires qui, ensemble, font face à une direction puissante, soutenue par des actionnaires et des avocats.
Le Parlement s’en mêle. Des meetings de masse sont organisés. La presse prend position. Finalement, le 18 juillet 1888, Bryant & May cède. Toutes les revendicatins sont acceptées : fin des amendes arbitraires, réintégration des licenciées, possibilité de déposer les griefs directement auprès de la direction.
| Condition de travail avant 1888 | Changement obtenu après la grève |
|---|---|
| Amendes arbitraires pour pieds sales, vêtements froissés | Suppression des amendes abusives |
| Licenciements sans motif ni recours | Droit de présenter les griefs directement à la direction |
| Aucune représentation syndicale | Création du premier grand syndicat féminin britannique |
| Salaire de 4 shillings/semaine avec retenues fréquentes | Salaires revus et transparence sur les déductions |
| Repas pris dans les ateliers (exposition continue au phosphore) | Séparation des espaces de repas des zones de production |
Une victoire qui ouvre la voie au syndicalisme moderne
Dans la foulée de cette victoire, les ouvrières fondent l’Union des femmes allumettières, avec plus de 700 adhérentes, le plus important syndicat féminin du Royaume-Uni à cette époque. Annie Besant en devient secrétaire. Sarah Chapman est élue au comité exécutif, puis nommée présidente.
Plus remarquable encore : Sarah Chapman est désignée comme l’une des 77 délégués au Congrès syndical international de 1888 à Londres. Dans un monde où le syndicalisme reste presque exclusivement masculin, sa présence à cette table est une rupture. Une brèche dans un mur qu’on croyait inébranlable.
Les historiens s’accordent à voir dans cette grève la naissance du « New Unionism », ce courant qui, à partir de la fin des années 1880, étend le syndicalisme aux travailleurs non qualifiés, aux femmes, aux migrants, à ceux qu’on considérait comme non-organisables. Sarah Chapman et ses compagnes n’ont pas juste gagné une bataille : elles ont redessiné le paysage social britannique.
La tombe sans nom et la résurrection par le cinéma
Sarah Chapman survit à tout cela. Elle se marie, devient Sarah Dearman, quitte progressivement la vie militante. Elle meurt le 27 novembre 1945, à 83 ans, dans un anonymat presque total. Sa tombe à Londres reste longtemps sans marquage officiel. Une femme qui avait changé l’histoire du travail féminin, enterrée dans l’oubli.
C’est sa descendante, Sam Johnson, arrière-arrière-petite-fille de Sarah, qui mène depuis des années le combat pour que cette sépulture soit reconnue et marquée. Un combat symbolique, mais puissant : parce que la mémoire est aussi une forme de justice.
Et puis vint Enola Holmes 2. Le film de Harry Bradbeer, sorti sur Netflix en novembre 2022, place Sarah Chapman, incarnée par l’actrice Hannah Dodd, au cœur d’une intrigue policière mêlant sororité, injustice sociale et Victorian England. Le film prend des libertés narratives importantes avec la réalité historique. Mais il a le mérite considérable de remettre ce nom dans les esprits : Sarah Chapman, la femme qui a tenu debout quand tout invitait à se taire.
Ce que son histoire nous dit encore aujourd’hui
On pourrait se demander en quoi une grève de 1888 parle encore à nos contemporains. La réponse est dans les détails : des femmes jeunes, sans qualification reconnue, sans syndicat, sans soutien institutionnel, qui obtiennent en treize jours ce que des années de souffrance silencieuse n’avaient pas pu arracher. Elles ont gagné non pas parce qu’elles avaient le pouvoir, mais parce qu’elles ont décidé de le prendre.
Le phosphore blanc dans les allumettes Bryant & May ne sera finalement interdit au Royaume-Uni qu’en 1910, plus de vingt ans après la grève. Il faudra encore du temps, des décennies de pression internationale, pour que les fabriques européennes abandonnent cette substance. La victoire de 1888 avait ouvert une brèche. Mais les murs ne tombent jamais d’un seul coup.
Sarah Chapman, elle, n’a pas attendu que le mur tombe. Elle l’a frappé. Avec 1 400 autres femmes. À mains nues. Et le monde a craqué.
Je suis un écrivain passionné par la lecture et l’écriture. J’ai choisi d’exprimer mes opinions et mes observations sur mon blog, où je publie souvent des articles sur des sujets qui me sont chers. Je m’intéresse aussi beaucoup aux préoccupations sociales, que j’aborde souvent dans mon travail. J’espère que vous apprécierez mes articles et qu’ils vous inciteront à réfléchir vous aussi à ces sujets. N’hésitez pas à me laisser un commentaire pour me faire part de vos réflexions !



