Hollywood adore les récits de braquage, et l’Irlande vient justement d’envoyer dans la course aux Oscars un casse en langue gaélique. Avec Aontas, Damian McCann débarque dans la catégorie du meilleur film international avec une proposition qui sent moins le vernis prestige que la poudre froide et le mauvais plan bien ficelé.

Pour rappel, la sélection irlandaise pour les Oscars ne sort pas d’un chapeau de magicien de télé locale : elle passe par l’Irish Film & TV Academy, l’IFTA, avec un comité où l’on retrouve notamment Lee Cronin, le réalisateur de Evil Dead Rise, et Lisa McGee, la créatrice de Derry Girls. Autrement dit, on n’est pas dans la petite cérémonie de cour d’école, mais dans un arbitrage où l’industrie locale tente de conjuguer identité, visibilité et stratégie de campagne. Et dans cette bataille-là, choisir un thriller de braquage en irlandais, c’est déjà envoyer un message. L’Irlande ne veut pas seulement être représentée, elle veut être remarquée.

La catégorie du meilleur film international, à Hollywood, reste un drôle de terrain de jeu. Chaque pays y projette ses obsessions, ses blessures, ses ambitions diplomatiques, parfois ses complexes aussi. On y a vu des drames historiques, des fresques sociales, des films d’auteur à la mise en scène ciselée, et de temps en temps un objet plus frontal, plus nerveux, plus vendeur. Un heist thriller, pour parler le langage des programmateurs et des distributeurs, a au moins un avantage : il parle immédiatement à tout le monde. Le casse, c’est le récit universel du plan qui déraille, de la confiance qui se fissure, du groupe qui se mange lui-même. Le genre a ses codes, ses faux-semblants, ses montées de tension, et il a surtout cette capacité à transformer une langue minoritaire en arme de singularité. Le gaélique devient ici un moteur dramatique, pas un folklore de brochure touristique.

Le braquage comme carte d’identité

En apparence, l’idée est simple : prendre un genre très codé et le faire passer par une langue et un imaginaire qui ne sont pas ceux de la machine hollywoodienne. Sauf que ce n’est jamais si simple, évidemment. Quand un pays choisit un film pour l’Oscar international, il ne sélectionne pas seulement une œuvre ; il choisit une vitrine, un argument, un angle d’attaque. L’Irlande, avec Aontas, semble miser sur un double effet. D’un côté, la promesse d’un thriller efficace, donc lisible pour les votants de l’Académie. De l’autre, la force d’une langue qui affirme une singularité culturelle sans se laisser enfermer dans le musée des bonnes intentions. Le film dit en substance : on peut faire du genre sans se déguiser en Américains.

Ce n’est pas anodin, surtout à une époque où les cinémas nationaux cherchent souvent à exister entre deux pôles : le prestige festivalier et l’accessibilité internationale. Le premier rassure les jurys, le second rassure les vendeurs. Le casse, lui, a ce petit parfum de compromis intelligent, ou de coup de poker bien senti, selon l’humeur du jour. Il permet de parler d’argent, de loyauté, de trahison, de classe, de territoire, sans avoir à enfiler le costume du drame social plombant. Et puis, soyons honnêtes, un braquage raté, c’est toujours plus excitant qu’un énième film qui confond gravité et somnolence. Quand le genre tient debout, il fait passer la pilule de l’identité sans donner l’impression d’un devoir de patrimoine.

IFTA, ou l’art de ne pas choisir au hasard

Le petit détail qui compte, c’est la composition du comité. La présence de Lee Cronin n’est pas qu’un clin d’œil à l’horreur contemporaine, elle rappelle aussi qu’un cinéaste irlandais peut aujourd’hui naviguer entre cinéma de genre et circulation internationale sans renier ses racines. Lisa McGee, de son côté, incarne une autre voie : celle d’une écriture populaire, ancrée dans un territoire, mais capable de voyager bien au-delà de l’archipel. Cette sélection dit donc quelque chose de la façon dont l’Irlande se raconte aujourd’hui. Pas avec des fanfares, pas avec des grands mots, mais avec une idée assez nette : la culture locale n’a pas besoin de s’excuser d’être commerciale, ni de se travestir en objet d’étude pour exister. Le cinéma national, quand il a de la colonne vertébrale, peut aussi avoir du panache.

On peut aussi lire ce choix comme un petit pied de nez à l’idée selon laquelle l’Oscar international ne couronnerait que des films austères, lents, solennels, bref des œuvres qui sentent parfois un peu la naphtaline de festival. Le genre, quand il est bien tenu, casse cette caricature. Il donne du mouvement, du suspense, de la chair. Et il permet à un film de se vendre sans se renier. Dans le cas d’Aontas, le pari est clair : faire du braquage non pas une simple mécanique de divertissement, mais un terrain où la langue, les rapports de force et l’identité nationale se frottent les uns aux autres. C’est plus malin qu’il n’y paraît, et franchement, ça change des candidatures qui avancent avec des semelles de plomb. Le film a au moins une qualité rare dans ce type de course : il a l’air d’avoir des dents.

La course aux Oscars, ce vieux ring qui ne dort jamais

À ce stade, on sait bien que la route vers les Oscars ressemble moins à une promenade qu’à un marché aux influences, aux récits et aux campagnes bien huilées. La sélection nationale n’est qu’un premier tour de piste, mais elle fixe déjà le ton. En choisissant Aontas, l’Irlande parie sur un film qui peut parler à la fois aux amateurs de cinéma de genre et à ceux qui aiment voir les cinémas périphériques prendre le centre du ring sans demander la permission. C’est peut-être là que se joue la vraie modernité de ce genre de candidature : ne plus opposer la singularité culturelle et l’efficacité narrative, mais les faire bosser ensemble. Pas toujours simple. Souvent casse-gueule. Mais quand ça marche, ça fait des étincelles.

Reste évidemment la grande loterie de la campagne, celle qui transforme les films en chevaux de course et les pays en stratèges de salon. Mais pour l’instant, l’Irlande a choisi de miser sur un casse. Et pas n’importe lequel : un casse qui parle irlandais, qui assume le genre, et qui semble vouloir faire sauter la serrure des habitudes. À Hollywood, on adore les outsiders tant qu’ils savent tenir la cadence.

Alors, simple curiosité de sélection nationale ou vrai petit caillou dans la chaussure des favoris ? On verra bien. En attendant, Aontas a déjà réussi un truc pas si courant : faire entendre qu’un film de braquage peut aussi être une déclaration d’intention. Et ça, mine de rien, c’est déjà un joli hold-up.

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