Le Japon a tranché, et ce n’est pas un choix de confort : All of a Sudden de Ryusuke Hamaguchi portera les couleurs du pays dans la course au meilleur film international aux 99e Oscars. Cinq ans après le coup de maître de Drive My Car, voilà le cinéaste revenu sur le terrain des récompenses avec une nouvelle cartouche qui dit beaucoup de la confiance que l’industrie japonaise place en lui. Et, franchement, on la comprend : quand un auteur transforme chaque sortie en enjeu mondial, on n’est plus dans la simple sélection nationale, on est dans la stratégie de prestige.
Pour rappel, Ryusuke Hamaguchi n’est pas arrivé là par hasard. Né en 1978, formé à la Tokyo University of the Arts, il s’est imposé patiemment avant de devenir, avec Drive My Car en 2021, l’un des rares cinéastes japonais contemporains à franchir la frontière entre reconnaissance critique et rayonnement industriel. Le film avait non seulement remporté l’Oscar du meilleur film international, mais aussi installé son auteur dans une zone rare : celle des réalisateurs dont le nom seul suffit à faire lever un sourcil aux programmateurs, aux distributeurs et aux votants des grandes cérémonies. Autrement dit, le Japon n’envoie pas un titre au hasard, il aligne un demi-dieu de la mise en scène.
Dans le système des Oscars, la sélection nationale reste un geste éminemment politique. Chaque pays ne peut proposer qu’un seul long métrage pour la catégorie internationale, et ce filtrage dit souvent autant de l’état d’esprit d’une cinématographie que de la qualité brute du film choisi. Ici, le signal est limpide : le Japon préfère miser sur un auteur déjà identifié par Hollywood plutôt que sur une surprise de festival. On peut appeler ça du pragmatisme, ou de la prudence bien habillée. Dans cette arène-là, on ne joue pas seulement la carte du film, on joue la carte de la crédibilité.
Hamaguchi, ou l’art de revenir sur les lieux du crime glorieux
Le retour de Hamaguchi dans la course aux Oscars a quelque chose de presque insolent. Drive My Car avait ouvert une brèche en 2022 : trois heures de mélancolie, de deuil, de théâtre et de silences, et au bout du compte un triomphe qui a rappelé qu’un film japonais exigeant pouvait encore s’imposer dans le grand cirque hollywoodien sans se déguiser en produit formaté. Depuis, le cinéaste a consolidé sa réputation d’auteur qui travaille la durée, l’ellipse et le hors-champ avec une précision de chirurgien. Pas exactement le profil du faiseur de franchises, donc. Et c’est tant mieux.
Le choix de All of a Sudden s’inscrit dans cette logique de continuité, presque de passage de témoin entre deux formes de prestige. On sait déjà que Hamaguchi n’est pas du genre à faire du cinéma pour cocher des cases : il préfère les glissements émotionnels, les situations qui se déplient lentement, les personnages qui se révèlent par couches successives. C’est précisément ce qui rend sa présence dans la course aux Oscars intéressante. À l’heure où tant de campagnes internationales cherchent à lisser les angles, lui continue d’avancer avec une écriture qui accepte le trouble. Le genre de geste qui, à Hollywood, peut passer pour du courage ou pour une douce provocation.
Le Japon, entre calcul froid et flair cinéphile
La Motion Picture Producers Association of Japan, qui a révélé la sélection, ne fait pas que désigner un film : elle fabrique une image du cinéma japonais à l’export. Et cette image, depuis quelques années, oscille entre deux pôles. D’un côté, les grands auteurs capables de séduire les circuits festivaliers internationaux. De l’autre, une industrie domestique solide, très structurée, mais rarement aussi visible dans les grandes compétitions américaines. En choisissant Hamaguchi une deuxième fois, le Japon envoie un message clair aux votants : voici un cinéaste déjà validé, déjà identifié, déjà bankable symboliquement. Pas besoin de mode d’emploi.
Ce n’est pas anodin non plus dans une période où la compétition internationale des Oscars ressemble de plus en plus à une bataille de réputation. Les pays qui veulent exister dans la catégorie ne se contentent plus d’envoyer un bon film ; ils cherchent le bon récit autour du film. Et quoi de mieux qu’un auteur revenu défendre sa bannière après un sacre historique ? La machine à fantasmes hollywoodienne adore les retours de flamme, surtout quand ils sentent la continuité et le prestige à plein nez.
Une sélection qui parle aussi de l’après-Drive My Car
Ce qui rend cette annonce plus piquante qu’une simple ligne de palmarès, c’est qu’elle pose une question très simple : comment passe-t-on après un film qui a déjà tout gagné, ou presque ? Pour Hamaguchi, le danger serait de devenir l’homme d’un seul triomphe, le cinéaste qu’on convoque comme on ressort un monstre sacré du placard à trophées. Mais son parcours montre l’inverse : il ne travaille pas dans la répétition, il travaille dans la variation. C’est là que réside sa force, et sans doute la raison pour laquelle les institutions japonaises continuent de lui faire confiance.
Dans une saison des récompenses où chaque pays tente de faire entendre sa voix au milieu du vacarme, All of a Sudden arrive avec un avantage non négligeable : le nom Hamaguchi, désormais, n’a plus besoin d’être vendu. Il se vend tout seul. Ce qui, dans le petit théâtre des Oscars, vaut presque un budget marketing à lui seul. Reste la suite, évidemment, avec ses projections, ses campagnes et ses petits calculs de couloir. Mais on connaît la musique : quand un cinéaste a déjà fait tomber la maison, tout le monde regarde s’il a encore l’allumette. Et le Japon, visiblement, a décidé de lui tendre le briquet.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




