
Changer de décor, troquer le bureau pour le comptoir et la routine pour l’imprévu, ce n’est pas donné à tout le monde. Le métier de barman attire ceux qui cherchent un contact direct, un peu de vitesse et beaucoup d’originalité. Mais sait-on vraiment tout ce que cette reconversion implique ?

Changement radical, bruit de verres et odeur de café au petit matin ou bien éclats de rire jusqu’au bout de la nuit : la vie derrière un comptoir ne ressemble pas à une reconversion classique. Il n’existe pas de mode d’emploi universel. Il y a le geste, le regard, le bon mot — ou parfois, juste la présence. Beaucoup arrivent là un peu par hasard, d’autres poussent la porte à force de lassitude dans leur métier précédent, à la recherche d’un peu plus de contact, ou tout simplement d’un décor plus vibrant. On ne fait pas semblant longtemps : le bar fait tomber le masque.
On découvre vite qu’on ne se contente pas de « servir à boire ». Mémoire quasi photographique pour retenir la commande de la grande table du fond, organisation chevillée au corps pour ne pas s’emmêler dans le flot de commandes, et toujours, dynamisme, même sur le coup des trois heures du matin. Le barman, souvent, doit aussi être inventif, prêt à sortir un nouveau cocktail juste parce que l’envie flotte dans l’air. L’oreille attentive, parfois complice, parfois discrète. La disponibilité devient presque une seconde nature. Pourtant, on doit savoir rester ferme : éviter que ne s’invite le grabuge, par une parole claire, ou une attitude qui n’a rien d’agressif, mais ne laisse pas de place au doute.
Souvent, on imagine un barman mi-artiste mi-psychologue, qui s’amuse sans jamais se fatiguer. Ce que peu de gens voient, c’est la fatigue physique, les horaires tirés sur la corde, la nécessité d’ajuster sa tenue et ses mots à chaque nouveau visage qui franchit la porte. Le sourire n’est pas toujours spontané. La mémoire de toutes ces histoires glanées, elle peut peser aussi. Et la propreté : tourner, laver, essuyer, recommencer, comme un ballet discret.
C’est là que ça devient intéressant. Il faut parfois imposer ses limites, faire preuve de diplomatie, et parfois de froideur face à un client gênant ou en fin de soirée alcoolisée. La tentation de vivre à contre-temps peut séduire, mais tout le monde n’y résiste pas. Il existe des soirs trop longs, où le pourboire ne compense pas le reste. Ce boulot exige une adaptation constante, à l’équipe, à l’ambiance du jour, à sa propre fatigue.
Un jour, une cliente – ancienne prof reconvertie en barmaid – m’a confié : « Ici, personne ne me demande à quoi j’ai servi. Je sers, c’est tout, et souvent on me remercie comme jamais avant. » D’autres, comme ce jeune homme reconverti de l’informatique, voient dans la préparation des cocktails une forme d’alchimie, l’adrénaline du service comme un moteur. Chacun vient pour ses raisons, mais beaucoup restent par goût pour l’instant, la conversation improbable, la fidélité des habitués.
On le sent tout de suite, le bar peut n’être qu’une étape ou ouvrir mille portes. Être barman c’est parfois s’offrir un passeport international : Paris, Londres, Ibiza… Et puis, plus on gagne en expérience, plus on en vient à rêver de diriger le comptoir, ou d’ouvrir son propre établissement, ce qui suppose de nouvelles compétences, en gestion notamment — un secteur où la formation peut être précieuse. Ceux qui veulent faire reconnaître tout ce qu’ils ont appris sur le tas peuvent se tourner vers la VAE, et prouver ainsi leur valeur.
Souvent, la tentation du « je suis mon propre patron, je vis la nuit » attire. Mais la réalité, c’est que la vie sociale sort parfois en lambeaux : rater des dîners, fêter Noël avant ou après, inverser jours et nuits. La fatigue s’incruste, et les pourboires variables ne remplacent pas vraiment le confort d’un salaire régulier comme dans d’autres métiers (on pense à l’incertitude, comme pour certains assistants juridiques par exemple).
En réalité, choisir le comptoir, c’est remettre à plat un certain nombre de certitudes. Il ne suffit pas d’aimer faire la fête, il faut savoir créer une ambiance, vendre, gérer, accueillir, écouter, tenir la barre en toutes circonstances. La question de la formation se pose très vite, surtout si l’on veut aller plus loin ou viser l’international. Et si l’on retourne sur les bancs de l’école, le financement n’est pas à négliger (surtout quand, parfois, l’âge ou le parcours effraient les recruteurs).
Ce qui est étrange, c’est qu’on croise parfois derrière les bars celles et ceux qu’on n’attendait pas : d’anciens développeurs, des passionnés de cinéma, de futurs gestionnaires, des rêveurs chroniques. Changer de vie pour servir un verre, cela dit bien plus sur le goût du risque que sur l’amour du mojito. Pour certains, c’est un nouveau départ. Pour d’autres, la parenthèse la plus vivante de leur trajectoire.
Forte d’une expérience de plus de 20 ans en journalisme citoyen, je m’engage à explorer et à transmettre les enjeux liés à l’emploi et à l’économie avec rigueur et passion, pour informer et mobiliser les citoyens.