Avec Northbound, William Scoular signe un road movie qui ronronne gentiment là où il aurait dû mordre un peu plus fort. Bruce Dern, lui, débarque avec sa gueule de vieux loup et son whisky dans la voix, prêt à mettre le feu au bitume.

Le film s’inscrit dans une tradition américaine vieille comme les lignes droites du Midwest : la route comme promesse de fuite, de rédemption, de fuite encore, et parfois de simple débandade élégante. Depuis Easy Rider (1969) jusqu’aux errances crépusculaires de Paris, Texas (1984), le road movie a toujours aimé les corps cabossés, les paysages qui avalent les hommes et les personnages trop fatigués pour mentir. Ici, Scoular semble vouloir convoquer cette mythologie, mais il la borde avec des coussins. Le résultat a du charme, oui, mais un charme qui sent la chambre d’hôte avec plaid sur le canapé. On n’est pas dans la cavale, on est dans la balade encadrée.

Bruce Dern, lui, n’a pas oublié comment on habite un plan. À plus de 80 ans, l’acteur reste ce qu’il a toujours été : un corps nerveux, une voix râpeuse, une présence qui peut transformer une scène banale en petit champ de mines. Depuis Coming Home (1978) jusqu’à Nebraska (2013), en passant par ses rôles de sale type, de marginal ou de vieux briscard à moitié cassé, il a bâti une filmographie sur la friction. Il suffit qu’il lève un sourcil pour qu’on sente la poussière et le passé remonter. Dans Northbound, il apporte donc ce qu’il faut de piquant, de venin et de mélancolie. Sauf que le film, lui, préfère la poignée de main à la gifle. Dern allume la mèche, Scoular souffle dessus.

La route, ce vieux piège à nostalgie

Le road movie a toujours été un genre à double fond. D’un côté, la liberté, l’errance, le fantasme de l’Amérique qui se traverse au lieu de se subir. De l’autre, la mécanique du récit qui finit souvent par rattraper les fuyards et leur coller une morale sur le capot. Northbound semble vouloir jouer sur ce terrain-là, avec son ouverture sur un morceau de Trooper, Raise a Little Hell, qui annonce une énergie plus frondeuse que ce que le film consent ensuite à livrer. C’est tout le problème : l’emballage promet le grain de sable, le film choisit le polissage.

Cette tension entre promesse et exécution n’est pas nouvelle. Le cinéma américain adore vendre du désordre et livrer du confort, surtout quand le budget n’autorise pas les grandes embardées formelles. On sent ici un long métrage qui veut séduire avant de déranger, caresser avant de griffer. Rien d’illégitime, bien sûr, mais le genre, lui, demande un peu plus de nerf. Un road movie sans vraie prise de risque, c’est un peu un moteur qui tourne à vide. Ça fait du bruit, mais ça n’avance pas toujours.

Affiche de Northbound
Affiche de Northbound

Bruce Dern, le vieux démon du bitume

Ce qui sauve Northbound, c’est donc Bruce Dern, et pas qu’un peu. L’acteur a ce talent rare de faire exister les aspérités d’un scénario même quand celui-ci cherche à les lisser. Sa manière de parler, de traîner la phrase, de laisser un silence devenir une menace, donne au film une densité qu’il n’aurait pas autrement. On retrouve chez lui cette ironie physique, ce mélange de fatigue et d’agressivité qui a toujours fait merveille chez les seconds couteaux devenus monstres sacrés. Dern n’a jamais eu besoin d’en faire des caisses ; il suffit qu’il soit là pour que le décor se mette à sentir le vécu.

Le plus intéressant, c’est peut-être que Northbound semble presque construit autour de cette figure de survivant. Le film ne cherche pas à faire de Dern un héros propre sur lui, mais un corps usé, un homme qui porte encore du bruit dans les os. Là, on touche à quelque chose de plus méta : le personnage et l’acteur se rejoignent dans une même idée du temps qui a passé, de la route qui a laissé des traces, de l’Amérique qui ne tient plus tout à fait debout. Bruce Dern n’interprète pas un vieux routard, il le fabrique à même sa carcasse.

Le piège du film “sympa”

Mais voilà, l’ennui avec les films trop aimables, c’est qu’ils confondent souvent fluidité et mollesse. Northbound semble vouloir éviter toute aspérité inutile, toute brutalité qui pourrait froisser le spectateur, et c’est précisément là qu’il perd son nerf. L’agrément devient une stratégie, puis une posture, puis un handicap. À force de vouloir rester fréquentable, le film se prive de son potentiel de déglingue. Et dans un genre qui a été nourri par les paumés, les réfractaires et les types qui roulent trop loin pour revenir à l’heure, c’est tout de même ballot.

On imagine sans mal ce qu’un cinéaste plus féroce aurait pu tirer d’un tel matériau : un vrai portrait de fin de parcours, un western sans chevaux, un chant du cygne qui grince. Ici, Scoular choisit la voie douce. Pourquoi pas ? Mais le cinéma a déjà assez de films qui s’excusent d’exister. Northbound n’est pas un naufrage, loin de là ; c’est plutôt un trajet sans embouteillage, sans accident, sans surprise majeure. Le problème, c’est qu’on ne raconte pas longtemps un voyage qui n’a pas de virage. Le film roule bien, mais il ne laisse pas beaucoup de traces de pneus.

Alors on ressort avec l’impression d’avoir vu un objet sympathique, bien tenu, porté par un acteur qui, lui, n’a rien perdu de son mordant. Et c’est presque cruel de le dire, mais quand Bruce Dern joue les vieux renards, on espère toujours qu’il y ait un poulailler à mettre en pièces. Ici, il reste surtout la route, le ciel, et une petite frustration qui colle aux semelles. Pas de quoi jeter la voiture au fossé, non. Mais pas de quoi parler d’un grand détour non plus.

Part.
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