
Le matin des nominations a ce parfum étrange de verdict provisoire : quelques films basculent soudain dans l’histoire, d’autres semblent se dissoudre dans l’angle mort d’un vote. Cette année, l’édition 2026 des Oscars dessine un paysage à la fois cohérent et paradoxal : une Académie qui aime toujours ses récits balisés, mais qui, par à-coups, s’autorise des gestes plus audacieux. Et si l’on accepte l’idée que les Oscars parlent autant de cinéma que de politique du prestige, alors les surprises et les snubs — ces oublis qui font grincer — deviennent une manière de lire l’époque.
Pour situer le tableau global et recouper les intitulés de catégories, on peut s’appuyer sur la liste complète des nommés publiée ici : https://www.nrmagazine.com/nominations-aux-oscars-2026-decouvrez-la-liste-complete-des-pretendants-aux-prix-de-lacademie/. Mais au-delà du palmarès potentiel, ce qui m’intéresse, c’est ce que ces choix racontent du goût dominant : la manière dont l’Académie arbitre, encore et toujours, entre ambition formelle, succès public et narration “académisable”.
On a beaucoup entendu que “l’année était faible”. J’ai l’impression inverse : 2025 fut un millésime hétérogène, parfois inégal, mais traversé par une vraie vitalité de mise en scène. L’impression de faiblesse vient surtout d’autre chose : l’abondance de propositions qui ne se ressemblent pas, donc qui se comparent mal. Or les Oscars, eux, comparent. Ils additionnent des votes, pas des nuances.
Dans ce contexte, voir des valeurs sûres s’installer — un grand film “américain” signé Paul Thomas Anderson, un objet plus hybride chez Ryan Coogler, ou encore la reconnaissance attendue d’un acteur déjà installé comme Timothée Chalamet — n’a rien de choquant. Ce sont des nominations qui valident une idée rassurante du prestige : une auteurisation de l’industrie, et une industrialisation du label “auteur”. Là où cela devient passionnant, c’est quand un film inattendu occupe une place limitée… et en chasse d’autres.
La présence de F1 dans la catégorie reine est l’une des décisions les plus révélatrices de cette cuvée. Non parce que le film serait indigne — il a une efficacité indéniable — mais parce qu’il occupe un créneau précis : celui du blockbuster “sérieux” qui coche la case du grand spectacle tout en gardant une façade de classicisme. On est dans une logique proche de la reconnaissance accordée, il y a quelques années, à des films d’action très maîtrisés : de la virtuosité technique, des enjeux lisibles, un rythme qui ne lâche pas le spectateur.
Mais cette nomination ressemble aussi à un arbitrage : elle dit que l’Académie veut garder un pied dans la salle populaire, sans pour autant ouvrir trop largement la porte à des œuvres plus instables, plus abrasives, parfois plus politiques dans leur forme même. Un film comme F1, par son montage et sa gestion de la vitesse, démontre un savoir-faire réel ; pourtant sa sélection paraît “sûre” au regard de films plus dérangeants qui se retrouvent, eux, relégués hors du cadre.
Ce qui me frappe, c’est que cette place n’est pas neutre : un slot de meilleur film, c’est une vitrine et une réécriture immédiate de l’année. Dès lors, la question n’est pas “le film le mérite-t-il ?”, mais “qu’est-ce que l’Académie décide de raconter de 2025 en le choisissant ?”. Elle semble répondre : nous célébrons une année de cinéma où la performance industrielle peut encore se confondre avec le prestige.
La grande secousse, c’est évidemment Sinners. Le film apparaît comme un point de bascule : succès public, forte identité, et surtout reconnaissance massive — jusqu’à battre un record historique de nominations. Le détail du record est notamment résumé ici : https://www.nrmagazine.com/les-nominations-aux-oscars-2026-de-sinners-pulverisent-un-record-historique/.
Ce qui rend cette avalanche intéressante, c’est qu’elle ne se limite pas aux cases attendues (film, scénario, musique). Elle s’étend aux interprétations, et c’est là que l’Académie, pour une fois, ressemble à un organisme sensible plutôt qu’à une institution prudente. Car récompenser un film, c’est facile ; reconnaître un acteur ou une actrice qui travaille depuis longtemps, c’est admettre que le radar a été défaillant pendant des années.
Dans Sinners, la mise en scène a cette capacité rare à faire tenir ensemble le mythe et le concret. Coogler, en s’éloignant des cadres hérités (biopic, franchise, récit “d’après”), s’expose : il doit fabriquer ses symboles, son rythme interne, ses respirations. Et l’Académie semble dire ici : oui, nous savons repérer quand un film ne se contente pas d’illustrer une histoire, mais organise une expérience — par le cadre, par la musique, par une direction d’acteurs qui laisse la place au grain, au trouble, au temps.
La nomination de Wunmi Mosaku a, à mes yeux, une valeur particulière : elle signale une attention à des présences qui ne jouent pas “pour” la caméra mais “avec” l’espace du film, dans une forme d’intelligence corporelle. Quant à Delroy Lindo, c’est moins une surprise qu’un rattrapage : il arrive parfois qu’une institution se réveille, et qu’on entende derrière la nomination une phrase implicite : “il était temps”. Enfin, la reconnaissance de Michael B. Jordan en interprétation, après des années où son travail a souvent été lu à travers ses collaborations ou son statut, rééquilibre le regard : on revient au jeu, à la modulation, au détail.
Le cas The Testament of Ann Lee est typique d’un film qui, par sa nature même, demande au votant un effort d’ajustement. La comédie musicale historique, surtout quand elle n’épouse pas les automatismes du “grand show”, est un objet dangereusement ambigu pour les Oscars : trop singulier pour être consensuel, trop écrit pour être “transparent”, trop incarné pour se laisser réduire à un simple sujet.
Et pourtant, l’absence de nomination pour Amanda Seyfried ressemble à l’un de ces silences qui trahissent un système plus qu’ils ne décrivent une performance. Son travail, quand il est à la hauteur de ce qu’on devine ici, tient souvent à une combinaison rare : une présence accessible, presque populaire, et une capacité à rendre perceptible la complexité intérieure sans la surligner. C’est précisément le type de jeu qui se fait oublier au moment du vote, parce qu’il ne “démontre” pas, il infuse.
Ce snub dit aussi quelque chose de la saison : certains films, portés par le bouche-à-oreille ou par un capital symbolique plus fragile, arrivent trop tard ou trop discrètement dans la conversation. La machine des Oscars est un calendrier ; ce qui ne s’insère pas dans son tempo est souvent considéré comme marginal, même quand le film propose une vision.
Le scénario original est une catégorie qui devrait, en théorie, protéger les films dont la force tient à la structure, à la phrase, au geste narratif. En pratique, elle récompense souvent des écritures “lisibles” au premier coup d’œil : celles dont on sait immédiatement résumer le pitch, l’arc, l’idée. Dans ce contexte, l’absence de Sorry, Baby fait mal, parce qu’elle ressemble à une incompréhension de ce que peut une écriture qui travaille à bas bruit.
Un film centré sur la reconstruction après une agression ne se juge pas seulement à son sujet, mais à sa capacité à inventer une forme juste : un rythme qui respecte les ellipses, une tonalité qui ne confond pas pudeur et neutralité, une direction d’acteur qui permet aux contradictions de coexister. Si le film manque la catégorie, ce n’est pas forcément qu’il est “moins bon” ; c’est parfois qu’il est moins traduisible en argumentaire de campagne.
Ce snub révèle un paradoxe : l’Académie aime les films “sur” des sujets difficiles, mais elle hésite encore devant les films qui rendent ces sujets difficiles à consommer, parce qu’ils refusent le confort dramatique. C’est là que la critique, à mon sens, a un rôle : maintenir vivantes ces œuvres qui n’entrent pas dans la vitrine, mais qui restent en mémoire.
Qu’un film d’horreur reparte avec une seule nomination majeure, c’est presque devenu un genre en soi : le “minimum syndical” accordé à une performance impossible à ignorer. Ici, la reconnaissance d’Amy Madigan ressemble à un aveu : le film tient sur une figure, une étrangeté, un personnage dont le simple design, la manière d’occuper le cadre, impose une signature.
Mais le plus intéressant est ailleurs : dans ce que l’Académie refuse de voir quand elle “ne voit pas” l’horreur. Car l’horreur, quand elle fonctionne, n’est pas une affaire de grimaces ou de chocs. C’est une science du hors-champ, une économie de l’information, une gestion du temps et de l’attente, un dialogue très précis entre le son et l’image. Ne pas nommer le film en scénario ou dans des catégories techniques, c’est comme reconnaître un danseur sans reconnaître la chorégraphie.
Ce plafond de verre n’est pas seulement conservateur : il est esthétique. L’Académie valorise encore une idée du sérieux qui passe par certains signes (drame, reconstitution, transformation visible). Or l’horreur, elle, travaille souvent la transformation à l’intérieur du plan, dans la perception du spectateur. Cette sophistication-là reste difficile à “voter”.
Le paysage 2026 rappelle aussi une évidence : la bataille du prestige se joue désormais autant entre studios qu’entre modèles de diffusion. La présence de films Netflix dans la sélection meilleur film — et le contraste entre leurs natures — a été commentée ici : https://www.nrmagazine.com/deux-films-netflix-tres-differents-parmi-les-nominations-au-meilleur-film-aux-oscars-2026/.
Ce qui m’importe, ce n’est pas de rejouer le débat stérile “streaming contre salle”, mais d’observer comment les films eux-mêmes adaptent leur grammaire. Certains titres “Netflix-compatible” tendent à privilégier une narration qui supporte l’interruption, le zapping, la consommation domestique. D’autres, au contraire, revendiquent une densité de cinéma pur, presque en résistance. Quand deux films très différents cohabitent, la question devient : l’Académie récompense-t-elle une plateforme ou des œuvres ? Et, plus finement, récompense-t-elle des formes ou des stratégies ?
Parmi les dynamiques qui reviennent chaque année, il y a celle du film patrimonial : une œuvre qui mobilise l’histoire (ou la littérature) comme un capital émotionnel. Le succès critique et l’impact “larmes à Hollywood” d’un film autour de Shakespeare, auréolé de Golden Globes et d’un mystère ancien, s’inscrit dans cette tradition, évoquée ici : https://www.nrmagazine.com/ce-film-sur-shakespeare-fait-pleurer-hollywood-deux-golden-globes-et-un-secret-vieux-de-400-ans/.
Ces films ont une force : ils réactivent une mémoire collective, ils donnent aux acteurs un terrain de jeu où la diction, la présence, la composition deviennent centrales. Mais ils ont aussi un risque : celui de substituer le prestige du sujet au risque du cinéma. Les meilleurs réussissent à faire oublier leur “importance”, à redevenir des films avant d’être des monuments. Les moins bons se contentent d’illustrer la culture, comme si la culture suffisait à faire mise en scène.
On aurait tort de lire les Oscars uniquement à travers le prisme du drame adulte. L’animation et le cinéma familial fonctionnent comme un révélateur : l’Académie aime les célébrer, mais souvent dans une vitrine séparée, comme si le langage animé ne pouvait pas, par nature, porter une ambition équivalente. Le cas d’un troisième volet très commenté, et ses “chances” supposées, est discuté ici : https://www.nrmagazine.com/chat-potte-3-chances/.
Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont certains films d’animation réussissent aujourd’hui là où beaucoup de films live échouent : par la liberté de cadre, l’inventivité du rythme, une compréhension viscérale de la chorégraphie visuelle. Quand l’animation est réduite à “un genre”, on rate parfois l’essentiel : c’est une autre manière d’écrire le monde avec des images. Et les Oscars, malgré des progrès, peinent encore à intégrer pleinement cette évidence dans leurs hiérarchies.
Si je devais résumer l’édition 2026 en une tension, ce serait celle-ci : l’Académie s’ouvre par endroits — parfois franchement, comme avec l’ampleur accordée à Sinners — mais elle conserve des réflexes très nets dès que le cinéma s’éloigne de la dramaturgie “lisible”. Les films trop hybrides, trop délicats, trop rugueux dans leur forme, sont ceux qui paient le prix de cette hésitation.
La question à garder en tête, en attendant la cérémonie, n’est pas simplement “qui va gagner ?”, mais “qu’est-ce que ces nominations encouragent à produire demain ?”. Car les Oscars ne se contentent pas de refléter le cinéma : ils orientent des financements, des carrières, des types de scénarios jugés désirables. Et lorsque le blockbuster “sûr” prend une place, il ne fait pas que célébrer une réussite : il dessine aussi une norme.
Reste au spectateur — et c’est là que la cinéphilie redevient active — à ne pas confondre absence de nomination et absence d’importance. Les Oscars fabriquent une carte. Ils ne sont pas le territoire. Et dans les marges de cette carte, il y a souvent les films qui, quelques années plus tard, continuent de travailler la mémoire, parce qu’ils avaient quelque chose de plus rare que le consensus : une manière de regarder.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.