Il y a des acquisitions qui sentent la stratégie, et d’autres qui sentent le coup de flair. Celle de Miyu Distribution autour de Ana, en Passant coche les deux cases, avec en prime une petite ligne d’histoire du festival à écrire au feutre rouge.
Le distributeur indépendant spécialisé dans l’animation a récupéré les droits internationaux du long métrage de Fernanda Salgado avant sa première mondiale au Brasília Brazilian Film Festival, puis son lancement international au Vancouver Film Festival. Et là, détail qui n’en est pas un : le film devient le premier animé à entrer en compétition dans le programme Vanguard du VIFF. Pas mal pour un opus qui arrive sans tambour hollywoodien, mais avec une vraie promesse de singularité. Dans un marché où les grands studios recyclent leurs franchises jusqu’à l’os, voir une œuvre d’animation brésilienne s’inviter dans un espace de compétition prestigieux, ça fait un bien fou. On n’est pas sur un simple achat de catalogue, on est sur un pari de visibilité.
Pour replacer le dossier dans son décor, Miyu s’est taillé depuis plusieurs années une réputation de dénicheur de formes hybrides, de films qui refusent le bon goût tiède et les cases trop propres. La société a bâti sa place dans le circuit international de l’animation d’auteur en misant sur des œuvres qui parlent autant aux programmateurs qu’aux spectateurs un peu curieux, ceux qui ne veulent pas seulement voir des pixels bien peignés. Et dans le cas présent, le choix de Ana, en Passant dit quelque chose de plus large : l’animation brésilienne continue de chercher sa place dans un système mondial encore très polarisé entre les mastodontes américains et les bastions européens. D’où l’intérêt de ce genre de prise de guerre. Quand un film animé entre dans la cour des grands par la porte latérale, ça pique un peu l’orgueil des habitudes.
Brasília d’abord, Vancouver ensuite : la tournée des belles intentions
Le calendrier de lancement n’a rien d’anodin. Une première mondiale au Brasília Brazilian Film Festival, puis une première internationale au Vancouver Film Festival, cela dessine une trajectoire très lisible : ancrage national solide, puis projection vers le circuit des festivals capables de fabriquer du bouche-à-oreille et de la légitimité critique. On connaît la chanson, mais elle reste efficace quand le film a du coffre. Et le fait que Ana, en Passant arrive dans le programme Vanguard du VIFF n’est pas juste une ligne de plus sur un dossier de presse : c’est un signal envoyé aux acheteurs, aux critiques et aux programmateurs. Le programme aime les œuvres qui déplacent les lignes, pas les produits polis au papier de verre. Le film ne vient pas demander la permission, il vient tester la serrure.
Au passage, cette circulation entre festivals dit aussi quelque chose de l’économie actuelle du cinéma indépendant. Les films d’animation d’auteur n’ont plus besoin de se présenter comme des exceptions exotiques ; ils peuvent désormais prétendre à une place dans les mêmes circuits de prestige que la fiction live, à condition d’avoir une identité visuelle et narrative assez forte pour ne pas se faire avaler par le bruit ambiant. C’est là que Miyu joue sa partition : repérer les œuvres qui ont une vraie personnalité avant que le marché ne les transforme en produit de niche bien lisse. Pas de miracle, juste du flair, du réseau et un peu de culot. Ce qui, dans ce métier, revient souvent au même.
Zezé Motta, le genre de présence qui change l’air d’une pièce
Autre élément qui donne du poids au projet : la présence de Zezé Motta. L’actrice brésilienne, figure majeure du cinéma et de la culture populaire au Brésil, apporte à elle seule une densité historique que bien des castings entiers n’atteignent jamais. Sa simple présence déplace la perception du film : on n’est pas seulement devant un objet d’animation repéré pour sa forme, mais devant une œuvre qui s’inscrit dans une mémoire du cinéma brésilien, de ses combats, de ses visages, de ses récits longtemps tenus à distance des centres de pouvoir. Zezé Motta, c’est un peu le monstre sacré qui rappelle qu’un film peut avoir de la grâce et du nerf sans se prendre pour un manifeste en carton. Quand une actrice de cette trempe entre dans l’équation, le film cesse d’être une curiosité et devient une affaire sérieuse.
On pourrait aussi y lire une forme de passage de relais, ou plutôt de circulation des forces : l’animation n’efface pas le poids du jeu, elle le transforme. Dans un long métrage comme Ana, en Passant, la voix, la présence, le rythme d’une interprète peuvent devenir la charpente émotionnelle d’un dispositif plastique. C’est précisément ce genre de rencontre qui fait la différence entre un film d’animation décoratif et un film qui tient debout, qui respire, qui mord un peu. Et si l’on connaît la réputation de Zezé Motta, on sait qu’elle ne vient pas faire de la figuration pour flatter une affiche. Elle vient donner du relief, du temps, de la mémoire. Bref, elle vient faire ce que les têtes d’affiche font rarement quand elles sont juste là pour le vernis.
Une petite secousse dans le grand bazar des festivals
Ce qui rend cette acquisition intéressante, au fond, ce n’est pas seulement la trajectoire du film, ni même la présence de Miyu. C’est la manière dont l’ensemble raconte l’état du cinéma indépendant mondial en 2026 : des œuvres venues de territoires longtemps sous-représentés, des distributeurs qui cherchent encore des formes neuves, des festivals qui tentent de rester des lieux de découverte plutôt que des salles d’attente pour acheteurs fatigués. Ana, en Passant s’inscrit pile dans cette tension-là. Il y a de l’ambition, du symbole, du marché, et cette petite étincelle qu’on ne fabrique pas à coups de tableur Excel. Le cinéma a beau adorer les catégories, il continue de se réveiller quand quelqu’un les bouscule.
Reste à voir comment le film sera accueilli, comment il circulera, et si cette première historique à Vancouver servira de simple anecdote de festival ou de vraie rampe de lancement. Mais déjà, l’image est belle : un film d’animation brésilien, porté par une actrice majeure, récupéré par un distributeur qui sait flairer les objets singuliers, et envoyé dans deux festivals qui aiment encore prendre des risques. Franchement, on a vu des stratégies bien plus molles. Là, au moins, il y a de la matière, du nerf et un peu de panache. Ce qui, dans l’industrie, est presque une forme de politesse.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.



