
Quatre films, quatre angles, et une bonne claque au confort du zapping du dimanche
Le replay a parfois du bon : il remet sous le nez des sujets que l’actualité a rangés au fond du tiroir, avec cette délicatesse toute télévisuelle qui consiste à les ressortir quand ils commencent à sentir le soufre. Ici, quatre documentaires font le boulot à la place des éditos mous : climat, fiscalité des ultrariches, Céline Dion et espionnage politique. Pas exactement le programme d’un dimanche de digestion tranquille.
À l’échelle du documentaire télé, la sélection a un mérite rare : elle ne cherche pas à flatter le spectateur, elle le met au travail. On y croise deux siècles d’industrialisation et de déni climatique, une mécanique d’optimisation fiscale qui a fait école depuis 1986, une biographie en chansons de Céline Dion nourrie par les archives de Taratata, et une enquête sur des militantes britanniques surveillées par leurs propres compagnons, lesquels travaillaient pour le renseignement. Le tout compose un petit atlas des angles morts contemporains, avec ce goût très français pour le doc qui ne se contente pas d’illustrer, mais qui démonte, remonte et rebranche les fils. Le replay, quand il a un peu de nerf, devient une salle de montage du réel.
Dans le cas du film de Jean-Robert Viallet, le point de départ est limpide : le réchauffement climatique n’est pas une révélation tardive, c’est un scandale ancien, documenté, annoncé, puis méthodiquement étouffé. Le texte source rappelle un jalon devenu presque mythologique pour les historiens du climat : en juin 1988, le New York Times titre en une sur le réchauffement global, après l’intervention de James Hansen au Congrès américain. On est alors à la fin de l’ère Reagan, au moment où les scientifiques commencent à parler plus fort que les industriels. Sauf que l’histoire, on la connaît : les alertes s’empilent, les intérêts économiques s’alignent, et la machine à fantasmes du progrès continue de tourner comme si de rien n’était. Le vrai sujet n’est pas la découverte du désastre, mais l’organisation très humaine de son oubli.
Autre valeur sûre de cette salve : le documentaire de Thomas Lafarge sur les ultrariches qui acceptent, eux, de payer des impôts. Rien que le concept a quelque chose d’assez réjouissant, presque subversif dans sa banalité. Pourquoi faut-il en faire un sujet de film ? Parce que depuis 1986, explique la source, une mécanique d’évitement fiscal s’est installée au point de devenir un art de vivre pour une partie de la haute fortune mondiale. On parle ici de montage, d’optimisation, de stratégies juridiques et de cette vieille comédie du “je paie déjà assez”, jouée par des gens qui ont souvent les moyens de faire payer les autres à leur place. Le documentaire, lui, ne fait pas dans la dentelle : il regarde la grande lessiveuse de l’argent sans baisser les yeux.
Ce qui est malin, dans ce type de sujet, c’est qu’il ne se contente pas de désigner des coupables en costume. Il montre un système, donc une époque. Depuis les années 1980, la dérégulation a fabriqué une économie où l’optimisation est devenue une vertu et la contribution un geste presque exotique. Le cinéma documentaire a toujours aimé ces zones grises, là où l’abstraction fiscale retrouve des visages, des voix, des chiffres et des conséquences très concrètes. On n’est pas dans la morale de comptoir, on est dans la cartographie d’un pouvoir. Et franchement, ça change du petit frisson du patrimoine en 4K.
Le film consacré à Céline Dion prend un autre chemin, plus pop en apparence, mais pas moins révélateur. S’appuyer sur les archives de Taratata et sur le récit de Nagui, c’est choisir un matériau télévisuel qui a quelque chose de précieux : la performance à nu, l’instant où la star n’est plus seulement une icône mondiale mais une voix, un corps, une énergie de plateau. Céline Dion, c’est évidemment la machine vocale, la diva planétaire, la chanteuse qui a traversé les décennies en transformant chaque ballade en test de résistance pour les larmes du public. Mais c’est aussi un cas d’école de fabrication médiatique, de passage du local au global, du show télé au mythe international. En clair : on ne raconte pas seulement une carrière, on raconte comment une voix devient un empire.
Le recours à Taratata n’est pas anodin. L’émission de Nagui a longtemps servi de sas entre la variété et la mémoire, entre la promo et la performance. Dans un documentaire sur Céline Dion, ces archives ont une valeur presque archéologique : elles captent la chanteuse dans un espace où la virtuosité ne se cache pas derrière le vernis du clip, où l’interprétation reprend ses droits. Et puis il y a le récit de Nagui, bien sûr, cette voix familière qui accompagne l’ascension de la star comme un témoin de première ligne. On peut trouver ça un peu télévisuel, justement. Mais c’est aussi ce qui fait la matière du film : la télévision comme fabrique de légende, pas seulement comme tuyau à images.
Le documentaire de Lucy Wilcox sur cinq militantes britanniques surveillées entre 1987 et 2010 par leurs compagnons, eux-mêmes liés au renseignement, ouvre une autre porte, plus trouble. Là, on quitte le terrain du grand récit collectif pour entrer dans l’intime contaminé par l’État, la politique infiltrant les relations amoureuses avec la délicatesse d’un pied-de-biche. Ce genre d’histoire rappelle que le pouvoir ne se contente jamais de surveiller les manifestations ou les partis : il s’invite dans les cuisines, les chambres, les couples. Et ça, pour le coup, c’est du cinéma pur, au sens où la vérité dépasse presque la fiction.
Ce qui relie ces quatre films, au fond, c’est leur refus de laisser le réel se raconter tout seul. Chacun prend un angle précis, chacun s’attaque à une zone de confort différente : le déni climatique, la fortune, la célébrité, l’espionnage. Le replay devient alors un petit laboratoire de la mémoire collective, avec ses archives, ses témoins, ses angles morts et ses retours de flamme. On peut zapper, bien sûr. Mais on peut aussi regarder ce que la télévision exhume quand elle cesse de vouloir être aimable. Et là, surprise : elle a encore des choses à dire.
Au fond, ces documentaires ont un point commun assez réjouissant : ils ne demandent pas qu’on les aime, ils demandent qu’on les écoute. Ce n’est pas tout à fait la même chose, et c’est tant mieux.