En 2025, la France a vendu 156,79 millions de billets de cinéma. C’est la fréquentation la plus basse depuis 1997, hors années Covid, selon le bilan du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Vingt-huit ans de recul effacés en douze mois. Et pourtant, deux mois plus tard, les salles affichaient +25,4 % en février 2026. Deux réalités qui se contredisent, ou deux facettes d’une même mutation brutale ?
2025, l’année qui a tout remis en question
Le chiffre claque. Moins 13,6 % par rapport à 2024. Vingt-quatre millions de spectateurs perdus en un an, au niveau national. Gaëtan Bruel, président du CNC, a qualifié 2025 d’« année en demi-teinte, avec un marché en baisse, en l’absence de suffisamment de films fédérateurs ». Ce n’est pas une pirouette diplomatique. C’est un diagnostic d’offre.
Le problème ne vient pas uniquement du streaming. Il vient d’Hollywood, paralysé en 2023 par la double grève des scénaristes et des acteurs, dont les effets se sont répercutés sur les sorties de 2025 comme une onde de choc différée. Les films blockbusters qui auraient dû remplir les salles au printemps et à l’automne n’existaient tout simplement pas. Jean-François Porcher, directeur de deux Cinéville en Pays de la Loire, a été direct début janvier 2026 : « Le calendrier des sorties 2025 n’a pas permis de compenser les absences. »
La tendance dépasse largement la France. Selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel, les admissions en salles ont reculé de 5,5 % dans toute l’Europe en 2025, tombant à 796 millions contre 843 millions en 2024. Aux États-Unis, environ 780 millions de billets ont été vendus, soit une baisse de près de 5 %, et le marché reste 20 à 25 % sous son niveau d’avant le Covid selon les analyses de Comscore. Ce n’est pas un mauvais cycle. C’est un changement de régime.

Puis 2026 est arrivé, et tout a changé de couleur
Janvier 2026 : 15,87 millions d’entrées, soit +14,8 % sur un an. Février : 17,93 millions, +25,4 %. Mars tient la route à +1,4 %. Sur les trois premiers mois de l’année, la France totalise 46,70 millions d’entrées, en hausse de 14,3 % par rapport à la même période de 2025, selon les chiffres officiels du CNC publiés début avril 2026. Le rebond n’est pas cosmétique. Il est spectaculaire.
La raison ? Des films. Enfin. Le Marsupilami de Philippe Lacheau a cumulé plus de 4,1 millions d’entrées en trois semaines, trustant la première place du box-office France pendant trois semaines consécutives avec des scores hebdomadaires supérieurs à 1,2 million de spectateurs. Avatar : De feu et de cendres a cumulé plus de 9 millions d’entrées en France sur le début d’année. La démonstration est sans appel : quand les films existent, le public se déplace. La salle n’est pas morte. Elle attend.
C’est Jean-Marc Carpels, directeur des Cinémas Forum de Sarreguemines, qui avait prédit ce retournement dès fin 2025. Sur la semaine du 17 au 24 décembre 2025, sa salle avait enregistré +30 % par rapport à 2024, portée par les sorties de fin d’année. « Les tarifs font que ça reste une sortie exceptionnelle », admettait-il, « mais quand le film vaut le déplacement, les gens viennent. »
Le streaming, rival ou catalyseur ?
Selon une enquête publiée début 2026, 46 % des Américains déclarent préférer regarder un film à domicile via streaming, contre seulement 15 % qui choisissent d’abord la salle. Ces chiffres font peur aux exploitants. Ils méritent pourtant d’être lus avec nuance : ils mesurent le comportement par défaut, pas la capacité d’attraction d’un grand film.
Netflix dépasse 300 millions d’abonnés dans le monde. Amazon Prime, Disney+, Apple TV+ et des dizaines de plateformes spécialisées comme MGM+ ont transformé l’accès au cinéma à domicile. L’abonnement mensuel coûte moins que deux places de cinéma. Le canapé n’a jamais été aussi confortable. Et pourtant, les salles restaient pleines pour Oppenheimer, Barbie, Avatar 2. Ce paradoxe n’est pas une anomalie. C’est la nouvelle règle du jeu.
Le raccourcissement des fenêtres d’exclusivité reste le vrai sujet de friction. Wicked, l’un des grands succès de fin 2024 en salles, était déjà disponible sur les plateformes au début du printemps 2025. Quand un spectateur sait qu’il pourra voir un film chez lui six semaines après sa sortie, l’urgence de se déplacer fond. Les distributeurs et les exploitants se disputent cette fenêtre depuis des années. Le mois de mars 2026 illustre bien cette coexistence tendue : des sorties en salle et des arrivées simultanées sur les catalogues VOD qui brouillent les repères.

Le prix du billet, la bombe silencieuse
Personne dans l’industrie n’aime en parler. Pourtant, c’est peut-être le facteur le plus déterminant. Selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel, la hausse des tarifs en Europe a permis de compenser en partie la baisse des admissions sur le plan des recettes : moins de spectateurs, mais des billets plus chers. Une stratégie qui préserve le chiffre d’affaires à court terme et érode la base de clientèle sur le long terme.
Une famille de quatre personnes dépasse facilement 50 euros pour une soirée cinéma, popcorn compris. Face à un abonnement Netflix à moins de 15 euros par mois pour tout le foyer, l’arbitrage devient difficile à justifier, surtout pour un film que chacun sait accessible sur petit écran dans quelques semaines. Les cinémas qui proposent des abonnements illimités restent trop peu nombreux, et leur modèle repose sur un équilibre fragile entre volume et rentabilité.
Les petites salles en première ligne
Les multiplexes urbains tiennent. L’UGC Ciné Cité Les Halles à Paris a accueilli 2,6 millions de spectateurs en 2025, restant le cinéma le plus fréquenté du monde selon les données publiées en janvier 2026. Derrière cette vitrine, les salles indépendantes et rurales subissent la pression de plein fouet. Charges fixes incompressibles, dépendance à un programme national qu’elles ne maîtrisent pas, absence d’abonnements groupés : la fragilité est structurelle. Certaines survivent grâce aux aides du CNC et aux labels art et essai. D’autres ont fermé sans bruit ces dernières années.
Ce que les cinémas font pour rester vivants
La réponse de l’industrie passe massivement par l’expérience. Ce que l’écran plat ne peut pas reproduire : le son qui fait vibrer le fauteuil, l’image IMAX qui dépasse le champ de vision, la 4DX avec ses sièges motorisés et ses effets olfactifs. Pathé et UGC investissent massivement dans ces formats premium. Pas par luxe. Par nécessité.
Certaines salles misent sur la programmation communautaire : avant-premières avec les équipes, ciné-débats, projections en version originale sous-titrée, séances pour bébés. D’autres construisent une identité militante, comme les cinémas Utopia, dont l’ADN écologique et politique constitue une raison d’aller au-delà du film lui-même. Face aux plateformes comme AMC+ qui proposent des films en exclusivité, ces salles jouent la carte de l’ancrage local, du lien social, du lieu qui existe au-delà de ce qui est projeté sur son écran.
Le box-office mondial 2026 est projeté autour de 35 milliards de dollars, soit un niveau en légère progression par rapport à 2025, selon les estimations sectorielles. Ce n’est pas encore le retour aux 42 milliards d’avant la pandémie. Mais la trajectoire du premier trimestre français, avec +14,3 % sur un an, laisse penser que le pire est peut-être derrière. À condition que les studios maintiennent un calendrier de sorties dense et ambitieux.
Le cinéma en salle restera, mais pas tel qu’on l’a connu
La salle de cinéma porte quelque chose que l’algorithme ne sait pas vendre : le partage collectif dans le noir. Le rire qui se propage dans une salle, la larme discrète qu’on s’autorise parce que personne ne nous regarde vraiment, l’applaudissement spontané à la fin d’un film qui vient de toucher 300 personnes en même temps. Aucune plateforme ne peut packager cela.
Mais cette magie ne suffira plus à remplir des salles seule. Le spectateur de 2026 est rationnel, pressé, sur-sollicité. Il choisit son expérience. Les cinémas qui survivront sont ceux qui auront compris que l’enjeu n’est pas de concurrencer Netflix sur son terrain, mais de proposer ce que Netflix ne peut structurellement pas offrir. Les plateformes comme BET+ et les dizaines d’autres services disponibles ont installé une concurrence permanente pour le temps libre des Français. La salle doit devenir une destination, pas une option par défaut.
Le rebond du début 2026 est réel. Il est fragile. Il dépend d’un seul facteur que l’industrie ne maîtrise jamais complètement : avoir de bons films à projeter, au bon moment, à un prix que les gens acceptent encore de payer.
L’article en 30 secondes
- 2025 a été la pire année pour les cinémas français depuis 1997 (hors Covid) : 156,79 millions d’entrées, soit -13,6 %, selon le CNC
- Le début 2026 renverse la tendance : +14,3 % sur le premier trimestre, porté par le Marsupilami et Avatar
- La crise vient moins du streaming que de l’absence de films fédérateurs, conséquence de la grève Hollywood 2023
- En Europe, 796 millions d’admissions en 2025 soit -5,5 % ; aux États-Unis, le marché reste 20 à 25 % sous le niveau pré-Covid
- La survie des salles passe par l’expérience premium et l’ancrage local, pas par la guerre frontale contre les plateformes
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