
Ce qui revient sans cesse au cinéma n’est pas seulement une histoire de nostalgie ou de droits qui expirent. C’est aussi une manière de tester, à nouveau, la solidité d’un mythe populaire face à l’époque qui l’a vu naître. Quand Kristen Stewart laisse entendre qu’elle pourrait réaliser un remake de Twilight, l’information ne vaut pas uniquement comme “buzz” : elle ouvre une question de cinéma. Que devient une saga ado-vampirique, devenue phénomène mondial, si on la repense depuis l’intérieur, non plus comme actrice prise dans la machine, mais comme cinéaste capable d’en reconfigurer la grammaire ?
On vit une période où l’industrie confond parfois relecture et reproduction. Les grandes franchises sont recyclées à cadence régulière, y compris du côté de la fantasy et des récits d’apprentissage. Dans ce contexte, Twilight apparaît presque comme un candidat logique : un univers très codé, une base de fans structurée, une iconographie immédiate, et surtout une histoire construite sur des tensions simples — désir, danger, appartenance — qui supportent aisément des variations.
Mais “rebootable” ne veut pas dire “inutile”. Un remake pertinent n’est pas celui qui gomme le passé : c’est celui qui le met en crise, qui l’interroge. Et c’est précisément là que la perspective Stewart devient intéressante, parce qu’elle ne parle pas comme une héritière opportuniste du phénomène, mais comme quelqu’un qui a vu la saga se fabriquer film après film, avec ses hasards, ses trouvailles, ses limites.
La déclaration de Stewart a ceci de rare : elle ne renie pas les films. Au contraire, elle évoque avec affection le travail des réalisateurs successifs, et l’étrange singularité de chaque volet. Le premier film, puis les épisodes suivants, ont en effet des signatures perceptibles : variations de rythme, tonalités plus ou moins sombres, manière différente d’encadrer les corps, de filmer la nature, d’assumer le romanesque. On peut sourire de certains effets datés, mais il y avait aussi, dans cette saga, une forme de présence “brute”, d’œuvres fabriquées dans un moment où personne — ni l’équipe, ni le studio — ne mesurait encore l’ampleur de l’onde de choc à venir.
Cette dimension “avant l’explosion” compte : elle explique la rugosité de certains choix, et parfois une franchise involontaire. Les films n’étaient pas toujours élégants, mais ils étaient souvent très situés : dans une époque, dans une imagerie pop, dans une façon de filmer le désir adolescent comme une peur physique. Pour un cinéaste, ce genre de matière est précieuse, parce qu’elle contient des tensions réactivables.
Le cœur de l’information, c’est la condition posée par Stewart : elle se verrait “readapter” la saga si le projet disposait d’un budget conséquent et, surtout, d’un amour et d’un soutien à la hauteur. Ce n’est pas une lubie de star : c’est une phrase de réalisatrice. Elle dit, en creux, ce que l’on sait de tant de productions de studio : l’argent ne sert pas seulement à “faire plus grand”, il sert à faire mieux quand il s’accompagne de temps, de confiance, et d’une ligne artistique claire.
Ce qu’elle réclame ressemble à un pacte : si l’on refait Twilight, on ne le fait pas en pilotage automatique, ni en produit calibré pour algorithmes de plateformes. On le fait en assumant la singularité du récit et en donnant aux choix de mise en scène l’espace d’exister. Autrement dit : pas seulement un chèque, mais une protection créative.
Le paradoxe de Twilight, c’est qu’une part de son charme vient de sa maladresse. Les dialogues parfois raides, le sérieux affiché face à des situations extrêmes, et cette intensité un peu disproportionnée ont nourri autant l’adhésion que la moquerie. Stewart a longtemps porté l’étiquette d’un jeu “figé”, alors que le problème tenait aussi à l’écriture : le personnage de Bella est construit sur la retenue, l’observation, l’attraction silencieuse, avec peu de variations émotionnelles “spectaculaires”.
Dans un remake, la question ne serait pas de “corriger” Bella à coups de répliques plus brillantes, mais de décider comment filmer cette intériorité : quelle distance de caméra, quel travail sur le son, quel rythme de montage pour rendre lisible une émotion sous la surface. Sur ce terrain, la Stewart cinéaste — plus attentive aux textures, aux silences, aux corps — pourrait apporter une cohérence nouvelle, en transformant ce qui passait pour de la raideur en véritable dispositif de mise en scène.
Pour ceux qui s’intéressent à la mécanique du désir au cinéma, il y a là un enjeu passionnant : comment maintenir une tension romantique sans tomber dans l’illustration ni dans l’ironie. À ce titre, cette lecture de la tension amoureuse au cinéma éclaire bien ce qui fait tenir un récit sur la durée : https://www.nrmagazine.com/cinema-romantique-tension/.
Un remake de Twilight ne serait pas obligé d’imiter la structure des cinq longs métrages. Le matériau d’origine — amours impossibles, rivalités, dangers, clans — peut être réagencé. La question devient alors celle de la narration : quel point de vue ? quelle économie de révélation ? quelle place pour la temporalité (le lycée, l’éternité vampirique, l’urgence adolescente) ?
On oublie parfois que la saga s’appuyait sur une mécanique de feuilleton : rupture, manque, retour, triangle, puis bascule vers la fondation d’une famille. Cela crée des creux, des répétitions, mais aussi une logique de dépendance affective que le public reconnaît. Une relecture intelligente pourrait conserver cette structure tout en changeant le regard : travailler davantage l’idée de communauté, les codes de la masculinité romantique, la peur du corps qui change, ou la fascination pour l’immobilité (Edward, adolescent éternel, est une figure vertigineuse si on la filme autrement).
Il est utile de rappeler que Robert Pattinson et Stewart n’étaient pas des inconnus, mais que la saga les a propulsés dans une célébrité mondiale. Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la manière dont ils ont ensuite travaillé à déplacer leur image : choix de films plus risqués, collaborations d’auteurs, constructions de personnages moins “iconiques” et plus troubles.
Cette trajectoire rejaillit sur l’idée d’un remake : revisiter Twilight aujourd’hui, après ces parcours, n’a rien à voir avec le rejouer en 2008. Le public a changé, les attentes sur les récits YA aussi, et l’époque tolère moins certains automatismes (le contrôle amoureux, la fascination pour le danger comme preuve d’amour) sans les mettre en perspective. Un remake devrait donc choisir entre deux voies : reproduire les codes ou les questionner à l’intérieur même du romanesque.
On a trop résumé Stewart à la réception moqueuse de ses premières années “Twilight”. Or sa filmographie ultérieure raconte autre chose : un travail patient sur la nuance, le trouble, l’ambiguïté. Elle a été reconnue très tôt dans un cinéma plus exigeant, notamment en France, et a poursuivi une trajectoire où le risque est un choix, pas une posture.
Cette évolution compte parce que réaliser un remake ne consiste pas à “prouver” qu’on peut faire mieux : cela consiste à faire un film, avec une vision, une tenue de ton, un sens du rythme. Stewart a désormais une sensibilité d’autrice : elle sait ce que coûte un plan, ce que produit un silence, et comment diriger un acteur pour qu’un geste remplace une phrase.
Le fait qu’elle passe à la réalisation avec un long métrage comme The Chronology of Water (adaptation centrée sur une trajectoire intime, le corps, l’écriture, la traversée du trauma) ne garantit pas qu’elle puisse orchestrer une grosse machine de studio. Mais cela indique une chose : elle est attirée par les récits où l’identité se fabrique dans la lutte entre ce qu’on ressent et ce qu’on arrive à dire.
Or, malgré ses atours fantastiques, Twilight parle beaucoup de ça : la difficulté à se dire, la peur de se perdre, le désir comme force physique. Un remake “par Stewart” pourrait donc ne pas chercher à rendre la saga plus “adulte” artificiellement, mais à l’assumer comme un récit de sensations, en donnant au fantastique une densité sensorielle.
Les sagas vivent aussi de leurs disparitions, de leurs retraits, de leurs retours. Un remake devrait être attentif à la manière dont un personnage qui s’efface reconfigure le récit, et comment l’absence peut devenir un moteur dramatique plutôt qu’un simple rebondissement. Cette problématique est bien analysée ici : https://www.nrmagazine.com/impact-disparition-personnage-hero/.
Dans Twilight, les bascules de présence (départs, séparations, retours) structurent l’affect. Les filmer autrement peut transformer la perception morale d’une relation : ce que le montage souligne, ce que le cadre isole, ce que la musique impose. Le remake ne serait pas qu’un changement de casting : ce serait un changement de grammaire.
Quand Stewart évoque un gros budget, il ne faut pas entendre uniquement “plus d’effets spéciaux”. Oui, l’univers vampirique et les scènes d’action bénéficieraient d’une meilleure maîtrise, d’un travail plus fin sur les transformations, la chorégraphie, la lisibilité. Mais le vrai luxe, au cinéma, c’est souvent le temps : temps de répétition, temps de prise, temps de montage, temps de correction.
Ce soutien pourrait permettre une direction photo plus pensée, une continuité esthétique d’un film à l’autre (ou d’une saison à l’autre, si le projet devenait sériel), et une musique moins illustrative. Bref : donner à l’histoire une forme qui ne s’excuse pas d’être populaire.
Une relecture de Twilight risque un piège contemporain : l’ironie. Beaucoup de remakes cherchent à prendre de la distance, à “savoir” que le matériau est excessif. Or le mélodrame fonctionne quand on accepte sa sincérité. Le soutien demandé par Stewart peut se comprendre comme une garantie que le film n’aura pas à cligner de l’œil en permanence pour se justifier.
Ce point rejoint une réalité industrielle plus large : les studios aiment les marques, mais ont peur des singularités. Quand une œuvre prend un ton frontal, elle divise, et c’est précisément ce qui peut la rendre durable.
L’histoire du cinéma est remplie de projets avortés, de coupes, de versions alternatives qui disent parfois plus sur les rapports de force que le film sorti en salles. Penser un remake de Twilight, c’est aussi penser aux négociations invisibles : ce qu’on autorise, ce qu’on interdit, ce qu’on édulcore. Sur ce sujet, l’exemple des versions abandonnées et des choix de tonalité dans les franchises est éclairant : https://www.nrmagazine.com/version-abandonnee-suicide-squad/.
Si Stewart obtient “du soutien”, cela signifie peut-être : le droit de conserver une étrangeté, une lenteur, un inconfort. Car Twilight est aussi un récit de malaise : malaise social, malaise du désir, malaise du corps face à un autre corps qui fascine et effraie.
Le public a une mémoire paradoxale : il pardonne davantage les excès assumés que les œuvres qui veulent paraître importantes. Certaines suites improbables ou projets tardifs deviennent cultes précisément parce qu’ils n’ont pas peur de leur incongruité. Ce détour par les objets bizarres de la pop culture rappelle qu’un récit peut rester vivant en acceptant sa part de décalage : https://www.nrmagazine.com/titanic-ii-suite-loufoque/.
Appliqué à Twilight, cela signifie : inutile de “normaliser” la saga. Mieux vaudrait travailler sa tonalité gothique, sa météo émotionnelle, son romantisme à la fois candide et dangereux, et le filmer avec une rigueur formelle qui évite le ridicule sans l’écraser.
On ne peut pas parler de remake aujourd’hui sans parler de sa destination. Un Twilight reconfiguré pourrait viser la salle (événement, grand écran, public intergénérationnel) ou glisser vers une logique de plateforme, où le feuilleton et l’extension d’univers sont rois. Cette mutation n’est pas neutre : la narration change selon le mode de diffusion, le rythme aussi, et la place accordée aux scènes “inutiles” — celles qui font pourtant le charme des films, parce qu’elles laissent les personnages respirer.
Dans ce contexte, la manière dont les catalogues façonnent les goûts et les habitudes (notamment autour des productions accessibles et des tendances de visionnage) est un angle utile : https://www.nrmagazine.com/films-francais-netflix/.
Si Stewart exige du soutien, on peut imaginer qu’elle demande aussi une protection contre le “tout-consommable” : la nécessité de produire vite, de cocher des cases de tonalité, d’optimiser chaque scène pour retenir l’attention. Or Twilight repose, qu’on l’aime ou non, sur des temps de latence : regards, attentes, silences, marches dans la forêt, conversations qui tournent autour de l’aveu.
La proposition de Stewart n’est intéressante que si elle répond à une nécessité artistique : re-signifier une histoire qui a marqué une génération, en la confrontant à un autre regard, plus mature, plus conscient des implications, plus précis dans ses outils. Sa condition — budget et soutien — ressemble à une manière de dire : “si je reviens, c’est pour faire du cinéma, pas pour entretenir une marque”.
Reste une interrogation, presque simple : qu’est-ce que Twilight devient si on lui retire la gêne de ses années 2000, sans lui enlever sa ferveur ? Si on garde le romanesque, mais qu’on le met en scène avec la précision d’une autrice qui sait convertir une émotion en cadre, un trouble en rythme, une pulsion en ellipses ? Le projet n’existe pas officiellement, mais l’idée, elle, suffit déjà à déplacer le regard : on ne parle plus seulement d’un phénomène pop à ressusciter, on parle d’une matière à refaire, à condition d’avoir — enfin — les moyens et la confiance pour la filmer comme un vrai choix de cinéma.