Joel Kinnaman a beau avoir trouvé avec For All Mankind un terrain de jeu en orbite stable, son autre passage chez Apple TV+ a eu moins de panache : Imperfect Women, mini-série mondaine, meurtre en vitrine et réception critique en demi-teinte. Sur le papier, ça sentait le casting de luxe et le thriller de prestige ; à l’écran, l’affaire a surtout ressemblé à un rendez-vous manqué.
Il faut dire que Kinnaman n’est pas exactement un inconnu qu’on découvre par hasard au détour d’un algorithme. Depuis The Killing en 2011, il a construit une carrière de solide second couteau devenu tête d’affiche, avec un détour par le remake de Robocop en 2014, un passage par le DCEU en Rick Flag Jr., puis une reconversion très rentable dans les séries premium et les thrillers musclés. En face, Apple TV+ continue de jouer sa partition favorite depuis son lancement en 2019 : des productions calibrées pour la distinction, des castings qui brillent sur l’affiche, et cette obsession presque pavlovienne pour le prestige télévisuel. Sauf que le prestige, sans nerf ni étincelle, ça fait vite joli sur le papier et un peu creux dans le salon.
Et c’est précisément là que Imperfect Women se casse la figure : une bonne idée de départ, des acteurs qui ont du coffre, mais une mécanique dramatique qui n’accroche jamais vraiment.
Le meurtre, la bourgeoisie et le petit théâtre du soupçon
Créée par Annie Weisman, déjà passée par Physical, la série adapte le roman d’Araminta Hall paru en 2020 et s’organise en huit épisodes pensés comme une mini-série dès l’origine. On y suit Eleanor et Mary, deux amies de longue date incarnées par Kerry Washington et Elisabeth Moss, bouleversées par l’assassinat de Nancy, jouée par Kate Mara. Le mari de la victime, Robert, prend les traits de Joel Kinnaman. Le dispositif est malin : trois points de vue, trois blocs narratifs, une même affaire qui se recompose à mesure que les secrets de ce petit monde remontent à la surface. Sur le principe, on tient presque un bon vieux thriller de classe, avec faux-semblants, désir mal rangé et rancœurs polies au vernis social. En pratique, la série préfère souvent l’élégance du dispositif à la tension du récit.
Ce n’est pas rien, pourtant, d’avoir réuni Washington, Moss, Mara et Kinnaman dans la même cuisine dramatique. On parle quand même de quatre visages capables de porter à eux seuls un long métrage ou une saison entière. Mais le problème des séries qui misent tout sur la densité du casting, c’est qu’elles peuvent vite confondre gravité et épaisseur. Ici, l’idée de faire parler chaque pan de l’histoire par un personnage différent donne un cadre, certes, mais pas forcément une pulsation. Le résultat, selon la presse anglo-saxonne, a oscillé entre thriller regardable et objet un peu raide. Pas franchement le genre de machine à fantasmes qu’Apple aime vendre à ses abonnés.

Le syndrome du beau costume et du moteur qui tousse
La comparaison avec For All Mankind est cruelle, mais elle dit beaucoup. La série de science-fiction, lancée en 2019, a trouvé son rythme sur la durée, avec une réception critique très solide et une idée simple mais puissante : et si l’URSS avait posé le pied sur la Lune avant les Américains ? Là, on a une uchronie qui avance, qui s’étire sur plusieurs décennies, qui transforme l’Histoire en terrain de jeu dramatique. Imperfect Women, elle, part d’un meurtre dans un milieu aisé et promet de gratter le vernis. Le problème, c’est qu’on a déjà vu ce film-là mille fois, en plus chic, en plus sale, en plus venimeux. Le péché originel n’est pas l’adaptation en elle-même, mais ce sentiment que la série arrive après la bataille, quand le genre du thriller domestique a déjà été retourné, disséqué, recyclé, rebooté et parfois mieux servi ailleurs.
Les chiffres, eux, racontent une petite humiliation tranquille. For All Mankind conserve autour de 90 % d’avis critiques favorables sur Rotten Tomatoes, quand Imperfect Women s’est arrêtée à 43 % selon les données citées par la presse américaine. Ce n’est pas un désastre industriel, pas un naufrage à la RoboCop façon remake qui se prend les pieds dans son propre blindage, mais c’est assez pour faire comprendre qu’un casting d’Olympe ne suffit pas à fabriquer une série qui mord. Le luxe, à lui seul, ne fait pas le suspense.
Apple TV+, la fabrique du prestige sous assistance respiratoire
Il y a aussi quelque chose de très Apple dans cette affaire : la plateforme adore empiler les noms prestigieux, les auteurs identifiés, les concepts “haut de gamme”, puis laisser le public faire le tri. Dans ce système, une série comme Imperfect Women n’a pas besoin d’être un carton massif pour exister ; elle doit surtout donner l’impression d’être sérieuse. Mais entre l’impression et l’adhésion, il y a un gouffre, et la série n’a pas réussi à le franchir. Les critiques les plus sévères ont pointé une intrigue trop mécanique, une tonalité parfois engoncée, une écriture qui semble confondre retenue et mollesse. D’autres, en revanche, ont salué le plaisir de voir ces actrices et cet acteur s’affronter dans un théâtre de mensonges bien peigné. On peut comprendre les deux lectures. On peut aussi constater que le débat lui-même dit déjà beaucoup : quand on discute davantage de la promesse que de l’impact, c’est que le moteur tourne un peu à vide.
Au fond, Imperfect Women ressemble à ces productions qui veulent absolument être regardées comme des objets de prestige, mais qui oublient de rester un peu sales, un peu nerveuses, un peu imprévisibles. Joel Kinnaman y fait ce qu’il sait faire : tenir la route, donner du relief, jouer le mari trouble avec ce mélange de dureté et de fatigue qui lui va bien. Mais même un acteur aussi solide ne peut pas, à lui seul, transformer une série polie en grand frisson. Entre le chic et le choc, Apple TV+ a encore choisi le premier. Et parfois, franchement, ça manque de mordant.
Reste une petite ironie très contemporaine : dans un paysage saturé de franchises, de retours et de suites qui se prennent pour des événements, la série la plus discrète de Kinnaman est peut-être celle qui dit le plus de choses sur l’époque. Pas parce qu’elle serait géniale. Parce qu’elle montre à quel point le prestige télévisuel peut devenir une belle façade sans vraie secousse derrière. Et ça, mine de rien, c’est déjà tout un programme.
Bande-annonce VF de Imperfect Women
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




