À la télévision américaine des sixties, on ne vendait pas seulement des familles sages et des blagues propres sur elles : on écoulait aussi des prémisses complètement perchées, avec un sérieux désarmant. The Flying Nun appartient à cette lignée-là, et la présence d’Alan Hale Jr. en dit long sur l’époque.

Pour situer le décor, on est en 1969, à la fin d’une décennie où la télévision américaine a fait de la fantaisie domestique un produit de grande diffusion. Après Mister Ed, puis la vague I Dream of Jeannie, My Living Doll et Bewitched, la machine à fantasmes s’est mise à tourner à plein régime : une situation ordinaire, un élément surnaturel, et hop, le prime time avale l’absurde sans broncher. Dans ce petit théâtre du possible, The Flying Nun pousse la logique jusqu’au bout avec Sister Bertrille, jeune religieuse incarnée par Sally Field, capable de s’envoler quand le vent s’engouffre dans sa cornette. Le pitch a l’air d’une blague de salle de montage, mais il a tenu trois saisons, 82 épisodes, jusqu’en avril 1970. C’était ça, la télé de réseau à l’époque : une usine à concepts où l’on pouvait faire carrière avec une nonne volante et une bonne conscience de carton-pâte. Le ridicule, ici, n’est pas un accident : c’est le moteur.

Et puis il y a Alan Hale Jr., ce grand habitué des seconds rôles qui a traversé les genres comme d’autres traversent un plateau de tournage. Avant de devenir l’éternel capitaine Jonas Grumby de Gilligan’s Island, il a multiplié les apparitions dans les westerns télévisés, les séries d’aventure et les curiosités fantastiques. En 1969, il débarque dans The Flying Nun pour deux épisodes, en oncle douteux venu de Chicago, Reggie Overton Perkins, type qui a déjà perdu trois fortunes et qui sent le mauvais plan à plein nez. On ne va pas se mentir : Hale Jr. n’avait pas besoin d’un rôle de composition en or massif pour exister à l’écran. Sa gueule, sa carrure, sa manière de faire exister le moindre personnage de passage suffisaient largement. Il faisait partie de ces acteurs qui donnent du relief à une scène avant même d’ouvrir la bouche.

La nonne, le vent et le business : un programme qui n’avait peur de rien

En apparence, The Flying Nun tient du délire pur sucre. En réalité, la série s’inscrit dans une logique industrielle très précise : celle d’une télévision qui cherche des concepts immédiatement lisibles, exportables, déclinables. Le matériau de départ vient du roman The Fifteenth Pelican de Tere Ríos, publié en 1965, preuve que le petit écran n’inventait pas tout à partir de rien. Il recyclait, simplifiait, amplifiait. Et parfois, il transformait un détail de récit en gimmick de franchise avant l’heure. La série avec Sally Field ne raconte pas seulement une religieuse qui vole ; elle raconte aussi la façon dont les chaînes américaines ont compris qu’un high concept pouvait faire tenir une saison entière, voire davantage, si le public acceptait de jouer le jeu. On est loin de la sophistication d’un The Twilight Zone ; on est dans une autre économie du fantasme, plus pop, plus souple, plus rentable. Le petit écran a toujours adoré les miracles quand ils arrivent avec un format de 25 minutes.

Ce qui rend l’affaire encore plus savoureuse, c’est le décalage de prestige rétrospectif. À l’époque, Sally Field n’est pas encore la double lauréate des Oscars qu’on connaît aujourd’hui. Elle remportera son premier trophée de meilleure actrice en 1980 pour Norma Rae, puis un second en 1985 pour Places in the Heart. Autrement dit, la série a longtemps vécu dans une sorte de zone grise critique : trop absurde pour être prise au sérieux, trop populaire pour être méprisée tout à fait. Avec le recul, elle gagne une aura presque ironique, comme si l’histoire du cinéma venait lui coller un certificat de noblesse après coup. Field, elle, a fait le chemin inverse de beaucoup d’icônes télé : partir d’un objet jugé léger pour rejoindre l’Olympe des monstres sacrés. Pas mal pour une nonne qui prend l’air.

Affiche de La Sœur volante
Affiche de La Sœur volante

Alan Hale Jr., ce passe-muraille du petit écran

Le passage d’Alan Hale Jr. dans The Flying Nun n’a rien d’un simple clin d’œil décoratif. Il dit quelque chose de sa place dans l’imaginaire télévisuel américain : une figure de continuité, un visage familier capable de revenir d’une série à l’autre sans jamais perdre sa lisibilité. En 1969, il n’est pas seulement l’ancien de Gilligan’s Island qui capitalise sur sa popularité ; il est aussi un acteur dont la carrière épouse parfaitement la logique de la télévision de l’époque, faite de circulation permanente entre les formats, les genres et les chaînes. Le même homme peut apparaître dans un western, une comédie fantastique, puis une série dérivée sans que personne ne crie à la trahison artistique. C’est même le principe. À la télé des sixties, la cohérence venait moins de l’auteur que de la familiarité des visages.

Dans les épisodes où il apparaît, Hale Jr. joue un parent encombrant, presque un petit escroc de salon, ce qui lui va comme un gant. Le personnage d’Uncle Reggie Overton Perkins, avec ses combines et ses dettes, permet à la série de glisser vers une intrigue de casino, de faux soupçons et de magouille locale. Rien de très fin, mais le charme de ces épisodes tient justement à leur mécanique artisanale : une situation, un malentendu, une résolution morale, et entre deux, un peu de voltige. On est dans la comédie de réseau à l’ancienne, celle qui ne cherche pas à épater la galerie mais à tenir son contrat. Et franchement, ça a parfois plus de tenue qu’un reboot qui se prend pour Citizen Kane en baskets.

Le grand cirque des héritages télé

Ce qui traverse The Flying Nun, Gilligan’s Island et leurs prolongements, c’est une même obsession de la répétition rassurante. Alan Hale Jr. a d’ailleurs retrouvé Bob Denver dans The Good Guys en 1969, puis dans des déclinaisons animées et des suites tardives liées à Gilligan’s Island. Ce va-et-vient entre live action, animation, spin-off et téléfilm dit quelque chose d’essentiel : la télévision américaine a très tôt compris la valeur de ses propres mascottes. On ne jette pas une poule aux œufs d’or, on la fait revenir sous d’autres formes, avec d’autres costumes, jusqu’à l’usure si besoin. Les années 60 et 70 ont ainsi fabriqué des figures qui survivent moins par la nouveauté que par la reconnaissance immédiate. C’est du pur capital affectif, emballé dans du carton-pâte et vendu à l’unité. La nostalgie industrielle, avant même d’être un mot à la mode, était déjà un modèle économique.

Alors oui, vu d’aujourd’hui, The Flying Nun a quelque chose de délicieusement invraisemblable. Mais c’est précisément ce qui la rend intéressante : elle capture un moment où la télévision américaine croyait encore qu’un concept farfelu pouvait devenir un rendez-vous familial sans passer par la case cynisme. Et la présence d’Alan Hale Jr. y ajoute une couche de mémoire pop, presque de météorologie télévisuelle : un acteur, une époque, un format, et le vent qui se lève au bon moment. Comme quoi, parfois, il suffit d’une cornette, d’un casino et d’un vieux second rôle pour raconter tout un système. Le petit écran n’a jamais autant ressemblé à un terrain de jeu qu’au moment où il prenait ses absurdités le plus au sérieux.

Et c’est peut-être là que la série garde son petit pouvoir de nuisance douce : elle nous rappelle qu’avant les univers étendus et les franchises sous perfusion, il existait déjà des objets télé où l’on demandait au public d’accepter l’impossible avec le sourire. Le contrat était simple. On levait les yeux au ciel, puis on regardait quand même. Qui a dit que la foi ne pouvait pas être un peu kitsch ?

Part.
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