Avec It Ends, Alex Ullom ne signe pas seulement un premier long métrage d’horreur : il met le doigt sur une angoisse très contemporaine, celle d’une génération coincée dans des couloirs sans sortie. Et si le vrai monstre, au fond, c’était l’horizon bouché ?
Depuis quelques années, l’horreur aime les espaces qui ne devraient rien raconter et finissent par tout dire : parkings vides, couloirs trop propres, routes sans fin, pièces à moitié familières. On appelle ça l’horreur liminale, et le terme a fini par déborder des marges internet pour contaminer le cinéma de genre, du phénomène Backrooms à Exit 8, sans oublier des œuvres plus diffuses où l’étrangeté de l’espace prend le dessus sur le gore ou le sursaut. Ce n’est pas un hasard si cette vague émerge maintenant. Le cinéma d’horreur a toujours flairé les fractures sociales avant les autres, mais ici, il ne s’agit plus d’un monstre caché sous le lit : c’est le décor lui-même qui a pris le contrôle. L’angoisse n’est plus devant on, elle est dans le couloir.
Dans It Ends, sorti en salles aux États-Unis chez Neon, Alex Ullom place quatre amis fraîchement sortis de l’université dans une voiture lancée sur une route forestière qui semble ne jamais devoir finir. Le dispositif est simple, presque sec, mais il ouvre un champ de lecture bien plus vaste que le simple survival. Le film parle d’errance, de fatigue, de stagnation, de cette sensation très générationnelle d’avancer sans jamais atteindre un point d’arrivée crédible. Et Ullom, dans l’entretien rapporté par Bill Bria pour /Film le 21 août 2026, relie explicitement cette fascination à une époque où les repères collectifs se sont effondrés. Pas besoin d’en faire des tonnes : quand les promesses de stabilité, de carrière, de foyer ou de récit commun se dégonflent, les espaces de transition deviennent presque rassurants. C’est moche à dire, mais c’est comme ça. Quand la destination a disparu, le trajet devient le seul décor possible.
Le vide, ce nouveau terrain de jeu
Ce qui rend l’horreur liminale si efficace, c’est qu’elle ne repose pas sur une logique de menace classique. On n’est pas dans le slasher à l’ancienne, ni dans le monstre sacré qui débarque pour tout dévorer. Ici, le malaise vient de la répétition, de l’usure, de la sensation que le réel a été légèrement décalé de son axe. Ullom insiste, toujours selon l’entretien relayé par /Film, sur l’idée qu’une partie de sa génération vit dans un monde où les structures censées orienter la vie adulte ne tiennent plus vraiment debout. L’université, le couple, le travail, la maison : autant de balises qui ont longtemps servi de boussole narrative au cinéma américain. Sauf que ces balises-là, aujourd’hui, ressemblent parfois à des panneaux plantés dans le brouillard. Le liminal, c’est le moment où le décor continue de fonctionner alors que le sens a déjà foutu le camp.
Le plus malin dans It Ends, c’est que le film ne transforme pas cette idée en thèse scolaire. Il la fait sentir par l’épuisement des corps, par la voiture qui tourne à vide, par le groupe qui s’use à force de rester ensemble dans le même espace. On pense à toute une tradition du cinéma américain où la route promettait l’émancipation, de Easy Rider à Into the Wild en passant par mille variations plus ou moins mythifiées. Ici, la route ne libère pas, elle enferme. Elle ne mène nulle part, et c’est précisément ce qui la rend terrifiante. Le film renverse ainsi un vieux mythe hollywoodien : celui du mouvement comme salut. La route n’est plus une promesse, c’est une impasse qui roule.

Copains de threads, cousins de cauchemar
Autre valeur intéressante de l’entretien : Ullom dit avoir une vraie amitié avec Kane Parsons, le créateur de Backrooms. Ce détail a l’air anecdotique, mais il dit beaucoup de la manière dont se fabriquent aujourd’hui les micro-mouvements du cinéma de genre. Là où les générations précédentes se retrouvaient dans les écoles de cinéma, les rédactions ou les festivals, celle-ci s’est aussi reconnue dans des fils de discussion, des communautés en ligne et des obsessions partagées. Rien de très romantique, mais un peu quand même. On n’est pas loin de la vieille logique des bandes de cinéastes qui se nourrissent mutuellement, de la “Movie Brat generation” à la grande famille de l’horreur des années 1970 et 1980. La différence, c’est que le salon a remplacé le campus, et le thread a remplacé le café enfumé. Les cinéastes se passent le flambeau, mais désormais ça se fait aussi en message privé.
Cette proximité entre Ullom et Parsons n’a rien d’un simple effet de réseau. Elle explique aussi pourquoi l’horreur liminale a si vite trouvé sa grammaire visuelle : mêmes espaces, mêmes textures, même sentiment de dérive, même attirance pour les lieux de passage devenus lieux de blocage. Le genre a beau être jeune, il n’est pas né de nulle part. Il recycle le surréalisme, la logique du rêve, les distorsions de la réalité déjà présentes chez tant de cinéastes du trouble. Mais il les remet au goût d’une époque saturée de promesses creuses et de futurs reportés. Hollywood adore vendre l’infini, puis refermer la porte derrière vous. Forcément, ça laisse des traces. L’horreur liminale, c’est le cauchemar d’une génération à qui on a vendu la sortie de secours sans construire la porte.
Une peur très moderne, donc très rentable
On peut aussi lire cette montée en puissance à travers le fonctionnement même de l’industrie. Le cinéma de genre a toujours servi de laboratoire pour capter les angoisses collectives à moindre coût, et l’horreur liminale coche une case très pratique pour les studios et les distributeurs : un concept fort, des décors limités, une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Pas besoin d’un budget de production à neuf chiffres pour fabriquer du vertige. Dans une économie où les franchises dominent encore les écrans et où chaque studio cherche sa prochaine poule aux œufs d’or, ce type de proposition a quelque chose de séduisant. C’est modeste en apparence, mais très rentable en potentiel symbolique. Et ça, les décideurs comprennent vite. Quand l’époque n’a plus de centre, le cinéma de genre se charge de lui en fabriquer un.
It Ends arrive donc pile au bon moment, ou au pire, selon l’humeur du jour : celui où l’horreur cesse d’être un simple divertissement pour devenir une cartographie du malaise. Ullom ne prétend pas offrir de réponse, et c’est tant mieux. Il filme un monde où l’on avance sans savoir vers quoi, ce qui est déjà une manière assez élégante de faire peur. Le film est en salles, et l’horreur liminale, elle, n’a visiblement pas fini de s’étendre. Reste à voir si on y trouvera un jour une sortie. Ou si l’on finira, comme ses personnages, par considérer le couloir comme un chez-soi. Ce serait franchement déprimant. Donc, évidemment, ça va marcher.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




