La France adore se rêver en gardienne du temple, mais avec IRIS, elle tente surtout de ne pas laisser le cinéma indépendant finir en pièce de musée sous cellophane. Au Lumiere Summit, le gouvernement a dégainé une initiative internationale pour soutenir les écrans indépendants, pendant que quelques très gros noms du cinéma mondial venaient prêter leur prestige à l’opération. Le geste est politique, culturel, diplomatique. Et, soyons francs, pas totalement désintéressé : quand Paris parle cinéma, elle parle aussi influence.
Le contexte, lui, n’a rien d’un caprice de festivalier en mal de cocktails. Depuis des années, les salles art et essai, les circuits indépendants et les films hors franchise se battent contre une double lame : concentration des écrans d’un côté, domination des mastodontes hollywoodiens de l’autre. Entre la flambée des coûts de production, la fragilité de l’exploitation en salles et la pression des plateformes, le cinéma indépendant ne manque pas de films, il manque de respiration. Dans ce décor, la France cherche à remettre un peu d’oxygène dans la machine, avec cette vieille idée bien française : si le marché s’emballe, l’État sort le parapluie. IRIS, c’est moins un slogan qu’une tentative de remonter la pente sans vendre son âme au plus offrant.
Et c’est là que l’affaire devient intéressante : derrière le vernis diplomatique, on voit surtout un pays qui veut redevenir le fer de lance d’une coalition contre l’écrasement industriel du cinéma d’auteur.
Les beaux noms, les vrais enjeux
La liste des cinéastes associés à l’International Resilience Initiative for Independent Screens a de quoi faire briller les pupilles des programmateurs : Richard Linklater, Rebecca Zlotowski, Jafar Panahi, Jane Campion, Pedro Almodóvar, Wim Wenders, Tarik Saleh, Jia Zhang-ke. Rien que ça. On n’est pas dans le petit club de soutien de fin de générique, mais dans une coalition de signatures qui racontent chacune une manière de résister au rouleau compresseur. Linklater pour l’indépendance américaine devenue presque un genre en soi, Panahi pour la dissidence, Campion pour la place des autrices dans un système qui les a longtemps traitées comme des exceptions, Almodóvar et Wenders comme monstres sacrés capables de faire exister un cinéma d’auteur à l’échelle mondiale. Le casting de l’initiative dit déjà son ambition : faire de l’indépendance une force collective, pas une posture romantique de plus.
Évidemment, signer un texte ou soutenir une initiative ne règle pas le problème du lendemain matin. Mais symboliquement, le geste compte. Le cinéma indépendant a toujours vécu dans cette tension entre prestige critique et précarité économique. Il fait les unes quand il décroche une Palme, un Lion ou un Ours, puis redevient invisible dès qu’il faut remplir les salles sur la durée. C’est là que la France essaie de jouer sa carte : transformer un discours patrimonial en architecture internationale, avec l’idée de protéger les films avant qu’ils ne deviennent des objets de collection pour cinéphiles en manque de cause. Pas idiot. Pas suffisant non plus. On connaît la chanson : sans relais concrets, la belle déclaration finit en affiche encadrée dans un bureau ministériel.

Paris, capitale de la bonne conscience ? Pas seulement
La manœuvre française n’est pas sortie du néant. Depuis des décennies, le pays cultive une exception culturelle qui lui permet de défendre la régulation, les aides sélectives, les quotas, la chronologie des médias et tout l’arsenal qui agace les libéraux mais maintient encore un écosystème vivant. En lançant IRIS, l’exécutif tente de prolonger cette logique à l’échelle mondiale. Le sous-texte est limpide : si les États se coordonnent, ils peuvent peser face aux logiques de concentration qui transforment les films en produits d’appel et les salles en vitrines de supermarché. Autrement dit, la France veut passer du rôle de bon élève à celui de chef de bande.
Il y a aussi, ne nous racontons pas d’histoires, une dimension de soft power. Soutenir le cinéma indépendant, c’est défendre une certaine idée du monde, de la circulation des œuvres, de la diversité des récits. C’est aussi rappeler que la culture n’est pas qu’un marché mais un champ de bataille symbolique. Dans une époque où les franchises avalent tout, où le box office mondial récompense surtout les machines à IP, l’initiative française ressemble à un contre-feu. Un contre-feu élégant, diplomatique, bien habillé. Mais un contre-feu quand même. Le vrai test, maintenant, ce n’est pas la photo de famille : c’est la capacité à transformer l’élan en outils, en financement, en circulation réelle des films.
Les commissions du film, ce maillage qu’on oublie trop vite
Autre volet du dossier : la volonté d’établir un cadre pour une alliance des commissions du film d’État. Là, on entre dans la mécanique concrète, moins glamour mais autrement plus décisive. Ces structures servent à attirer les tournages, faciliter les autorisations, soutenir l’accueil des équipes et rendre un territoire désirable pour les productions. En clair, elles sont l’infrastructure discrète de la fabrique des images. Si elles coopèrent mieux, elles peuvent peser sur les localisations, les coproductions, la circulation des savoir-faire et même sur la souveraineté culturelle. Pas très sexy sur le papier, mais terriblement stratégique. Le cinéma aime les stars ; l’industrie, elle, repose souvent sur des bureaux qu’on ne voit jamais à l’écran.
Dans ce cadre, la France joue une partition assez maligne : elle ne se contente pas de défendre ses propres films, elle essaie de fédérer un réseau. C’est plus ambitieux qu’un simple coup de com’. Et plus risqué aussi, parce qu’une alliance internationale exige des moyens, des arbitrages et une vraie volonté de ne pas laisser le projet se dissoudre dans le folklore des grands sommets. À ce stade, on peut saluer le signal sans tomber dans l’extase. Le cinéma indépendant n’a pas besoin de nouveaux totems, il a besoin de conditions d’existence. Sinon, IRIS restera un joli acronyme de plus dans la grande collection des promesses culturelles qui sentent bon la moquette neuve.
Reste une question, la seule qui compte vraiment : est-ce que cette initiative peut changer quelque chose à la vie matérielle des films, ou seulement à leur légende ? Parce qu’entre les discours sur la diversité et la réalité des écrans, il y a parfois un gouffre. Et ce gouffre, comme toujours, ne se comble pas avec des poignées de main. Il se comble avec du temps, de l’argent et un peu de courage politique. Le reste, c’est du cinéma. Enfin, pas le bon genre de cinéma.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




