Lav Diaz n’a jamais fait du cinéma pour les impatients, et c’est tant mieux : avec An Entry Into the Sadness of a Portuguese Woman, troisième chapitre de sa trilogie Hermès, il continue de creuser sa grande affaire, celle d’un monde où la vérité se mérite à la force du regard.

À l’heure où le cinéma mondial se prend souvent pour une machine à rendement, Diaz persiste à travailler à contre-courant, dans la durée, la digression, la contemplation. Le bonhomme n’a jamais eu peur de la longueur ni du silence, deux armes que l’industrie contemporaine a tendance à ranger au rayon des vieux meubles. Depuis des années, le cinéaste philippin a bâti une œuvre qui avance comme une marée lente, avec des films-fleuves, des récits en clair-obscur et une obsession presque métaphysique pour la mémoire, la faute, la violence politique et les fantômes qui collent aux pays comme aux individus. Dans ce contexte, une trilogie baptisée Hermès ne pouvait pas être un simple gadget de festival : on est plutôt du côté d’un dispositif critique, d’un laboratoire de formes, d’un cinéma qui regarde le temps en face sans baisser les yeux. Chez Lav Diaz, chaque plan a la patience d’un procès et la cruauté d’un aveu.

Le troisième volet, An Entry Into the Sadness of a Portuguese Woman, s’inscrit dans cette logique de quête, avec un titre qui annonce déjà la couleur : le chagrin n’est pas un décor, c’est un territoire. Le personnage féminin du titre, au-delà de l’élégance presque littéraire de l’intitulé, semble promettre à Diaz ce qu’il aime le plus filmer : une intériorité fissurée, un passé qui remonte par nappes, une parole qui ne se livre jamais d’un bloc. Et si le cinéaste a choisi Hermès comme fil rouge, ce n’est sans doute pas pour faire joli sur une affiche de festival. Le messager des dieux, le passeur entre les mondes, le voleur aussi, au fond, de secrets et de certitudes : tout ça colle parfaitement à un auteur qui filme les seuils, les passages, les zones grises. Le mythe, chez Diaz, n’est jamais un bibelot : c’est une méthode de déchiffrement.

Le temps, cette vieille carne

En apparence, on pourrait croire que Lav Diaz répète toujours la même chose. En réalité, il affine sans cesse le même geste, comme un calligraphe obstiné qui recommence la même lettre jusqu’à ce qu’elle devienne une blessure lisible. Ses films, souvent très longs, ne cherchent pas à séduire par la vitesse ni à flatter le spectateur avec des rebondissements en kit. Ils installent une durée qui travaille la perception, et c’est précisément là que se niche leur force : dans cette manière de faire sentir le poids des événements, plutôt que de les empiler comme des vignettes de scénario. On n’est pas dans le cinéma du coup de poing, mais dans celui de l’érosion. Et ça, mine de rien, c’est autrement plus violent.

Cette troisième partie d’une trilogie suggère aussi une ambition rare à l’époque du tout-franchise : construire une architecture d’ensemble sans l’aplatir en produit dérivé. Le mot trilogie, chez Hollywood, sent souvent la stratégie de catalogue et le passage du flambeau à la chaîne. Chez Diaz, il évoque plutôt une suite de variations, une pensée en mouvement, une manière de revenir sur les mêmes obsessions pour les déformer, les déplacer, les contaminer. Pas de fan service ici, juste du temps qui mord.

Hermès au pays des fantômes

Le choix du nom Hermès n’a rien d’anodin, et on peut même y lire une petite malice d’auteur. Hermès, c’est le messager, celui qui circule entre les mondes, entre les vivants et les morts, entre le visible et ce qui ne l’est pas encore. Or tout le cinéma de Lav Diaz repose sur cette circulation-là. Ses personnages traversent des paysages moraux autant que géographiques, et ses récits semblent toujours hantés par une histoire plus vaste qu’eux, qu’il s’agisse de la violence coloniale, des cicatrices politiques ou de la mémoire intime. Le titre du troisième chapitre, avec sa référence à une femme portugaise, laisse entrevoir un nouvel espace de résonance, peut-être européen, peut-être colonial, peut-être purement mental. Chez Diaz, les lieux ne sont jamais neutres : ils portent la poussière des empires et les restes des deuils.

Ce qui rend l’affaire passionnante, c’est que Diaz ne traite jamais le mystère comme un argument de suspense. Il le traite comme une matière morale. La vérité, dans son cinéma, n’arrive pas en fanfare ; elle se dépose, elle s’use, elle se contredit. On est loin du petit thriller bien repassé où tout s’explique à la dernière bobine. Ici, la révélation, si révélation il y a, ressemble davantage à une fissure dans le mur qu’à une porte qui s’ouvre. Et c’est précisément pour ça que ça secoue plus qu’un blockbuster à 250 millions de dollars : parce que ça ne vous prend pas par la main, ça vous laisse dans la pièce avec les fantômes.

Un cinéma qui ne fait pas semblant

Il faut aussi dire un mot de la place de Lav Diaz dans le cinéma contemporain, parce qu’elle est assez unique pour qu’on évite les banalités. Le Philippin appartient à cette poignée de cinéastes qui ont maintenu vivante l’idée qu’un film peut encore être une expérience de pensée, pas seulement un contenu à consommer entre deux notifications. À côté de lui, beaucoup d’opus dits ambitieux ressemblent à des maquettes de prestige. Lui, il construit des cathédrales de doute. Son rapport au récit, à l’histoire et au temps fait de chaque nouveau projet une sorte de contre-programme à l’accélération générale. Et dans une industrie qui adore les univers étendus mais supporte mal la complexité, ça a quelque chose de presque insolent.

An Entry Into the Sadness of a Portuguese Woman prolonge donc une œuvre qui n’a jamais cherché à plaire à tout le monde, ce qui est souvent le meilleur signe. Le cinéma de Diaz divise, fatigue, hypnotise, irrite, puis revient vous chercher trois jours plus tard, comme une phrase qu’on n’a pas terminée de comprendre. C’est aussi ça, la marque des grands : ils ne se consomment pas, ils s’encaissent. Lav Diaz ne vend pas du rêve, il fabrique du vertige.

Reste à voir comment ce troisième chapitre viendra s’inscrire dans la trilogie Hermès, et surtout jusqu’où le cinéaste poussera encore sa chasse à la vérité. Avec lui, la réponse tient rarement en une scène, encore moins en un effet. On parie plutôt sur une longue marche dans la nuit. Et franchement, on serait mal avisés de lui demander d’allumer la lampe trop tôt.

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