Avant d’être le Skipper de Gilligan’s Island, Alan Hale Jr. a croisé John Wayne dans The Sea Chase, un film de guerre de 1955 qui voulait faire sérieux et qui a surtout fini en rade critique. Comme quoi, même le Duke pouvait embarquer sur un navire bancal.
En 1955, John Wayne n’est pas encore tout à fait l’icône monolithique que l’on range paresseusement dans le rayon western. Il a déjà tourné des films de guerre, des films d’aventure, des mélodrames patriotiques, et il s’apprête à livrer en 1956 The Searchers, qui va redéfinir son image autant que le western américain. Entre deux sommets, il accepte The Sea Chase, adaptation du roman d’Andrew Geer publié en 1949, mise en scène par John Farrow. Le film raconte la fuite d’un capitaine allemand anti-nazi, Karl Ehrlich, à bord du cargo Ergenstrasse, traqué sur les mers par les Alliés au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate. Sur le papier, il y a du matériau, du souffle, du conflit moral. Dans les faits, on se retrouve avec un long métrage de studio qui a les allures d’une grosse machine à fantasmes maritimes, mais sans le vent dans les voiles. Le genre de projet qui promet la tempête et livre surtout des embruns tièdes.
Le casting, lui, a de la gueule. John Wayne, Lana Turner, David Farrar, James Arness, et un Alan Hale Jr. encore loin de son statut de visage familier de la télévision. À ce moment-là, Hale Jr. a déjà pas mal roulé sa bosse : The West Point Story en 1950 avec James Cagney, The Big Trees en 1952 avec Kirk Douglas, Destry en 1954 avec Audie Murphy, sans oublier la série Biff Baker, U.S.A. sur CBS entre 1952 et 1953. Bref, pas un rookie, pas un figurant de passage, mais un second rôle solide qui connaît la musique. Son apparition dans The Sea Chase n’a rien d’un coup de chance miraculeux ; c’est plutôt la trace d’un acteur déjà installé dans l’écosystème hollywoodien d’après-guerre, quand les studios faisaient circuler les têtes d’affiche et les seconds couteaux comme on passe le flambeau d’un plateau à l’autre. Avant le Skipper, il y avait donc un marin de studio, et pas le plus bavard du lot.
Un cargo, des stars et une drôle de croisière
Le tournage n’avait pourtant pas l’air d’un petit bricolage. D’après Turner Classic Movies, Warner Bros. a acheté un vrai freighter pour le film, et une partie des prises de vues s’est faite à Hawaï. On sent l’ambition matérielle, la volonté de faire du grand spectacle maritime, de donner de la chair à cette errance en mer. Sauf que le décor ne suffit pas quand la mécanique dramatique patine. John Wayne joue un capitaine allemand, ce qui peut sembler contre-intuitif pour le grand prêcheur de l’Amérique virile, mais le personnage est farouchement opposé aux nazis, ce qui cadre avec l’image politique du Duke. Le problème n’est pas tant l’idée que l’exécution : Wayne, selon Bosley Crowther dans The New York Times, joue son rôle comme s’il menait un troupeau sur le Chisholm Trail, et la formule est méchante, mais pas totalement injuste. On voit le geste, la stature, la carrure, moins la nuance. Le Duke reste le Duke, même quand il porte un uniforme allemand.

Le tournage n’a pas arrangé les choses. Toujours selon Turner Classic Movies, John Wayne a été hospitalisé à cause d’une infection à l’oreille, et l’acteur Paul Fix raconte qu’il travaillait sous antidouleurs, avec un visage gonflé que John Farrow devait parfois contourner en filmant seulement son bon profil. Voilà qui donne une idée du climat : pas exactement la croisière de luxe. On imagine la production tentant de sauver la face pendant que le plateau tangue. Et puis il y a cette ironie délicieuse, presque trop belle pour être vraie : un film sur un bateau qui prend l’eau avant même la sortie en salles. Hollywood adore les grands élans, mais il suffit d’un grain de sable pour transformer l’épopée en galère.
Un naufrage poli, mais un naufrage quand même
À sa sortie, The Sea Chase n’a pas laissé une trace impérissable. Bosley Crowther, toujours dans The New York Times, y voit une romance maritime héroïque mais idéologiquement creuse, et regrette que le film n’ait pas mieux exploité son sujet. Variety, de son côté, estime que tout semble réuni pour un spectacle excitant, sauf que le film ne tient jamais vraiment sa promesse. Le diagnostic est clair : beaucoup d’ingrédients, peu de cuisson. Le box-office, lui, reste flou selon les sources. Turner Classic Movies parle d’un échec commercial, tandis que certaines bases de données le placent parmi les plus gros succès de 1955 et The Numbers évoque 12 millions de dollars de recettes domestiques, quand d’autres chiffres circulent autour de 6 millions. On est donc dans la zone grise habituelle des vieux comptes hollywoodiens, où les studios arrangeaient volontiers les chiffres selon l’humeur du moment. Disons simplement que le film n’a pas eu l’effet d’un raz-de-marée.
Ce qui rend l’affaire amusante, c’est la collision entre les trajectoires. Wayne, en 1955, est déjà un monstre sacré en train de consolider sa légende avant The Searchers. James Arness, lui, va bientôt devenir une figure majeure de Gunsmoke. Alan Hale Jr., encore loin de Gilligan’s Island, attendra quelques années avant de devenir ce capitaine bonhomme que la télévision américaine a gravé dans la mémoire collective. The Sea Chase réunit donc trois futurs repères de la culture populaire dans un film que presque tout le monde a oublié. C’est le charme un peu cruel du cinéma de studio : parfois, la postérité distribue les rôles principaux à des œuvres mineures et laisse les grosses machines sombrer au fond de la baie. Et quelque part, c’est très bien comme ça : tout le monde n’a pas vocation à devenir une légende, même avec John Wayne à bord.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




