
Il y a des suites qui ajoutent du volume, du bruit, des ruines plus hautes et des explosions plus larges. Et puis il y a celles qui déplacent subtilement le centre de gravité : moins de spectacle pour davantage de vertige intime. Greenland 2 : Migration s’inscrit dans cette seconde famille. On l’attendait peut-être au tournant comme un prolongement mécanique du chaos, et le film choisit plutôt d’observer ce que l’apocalypse fait aux corps, aux liens, et surtout à l’idée même de futur.
Le premier Greenland avait déjoué un malentendu tenace : vendu comme un “grand huit” catastrophe porté par Gerard Butler, il révélait une tonalité plus sombre, plus âpre, presque suffocante dans sa manière de filmer la panique et la désagrégation sociale. Ce n’était pas seulement une course contre une comète : c’était un film sur la terreur administrative (qui a le droit d’être sauvé ?), sur la foule qui se fracture, et sur l’épreuve morale d’une survie qui ressemble parfois à une faute.
La trajectoire industrielle est elle aussi révélatrice : empêché de s’imposer partout en salles dans un contexte pandémique, le premier film a surtout construit sa notoriété via la VOD et le streaming. La suite, elle, revient avec l’ambition d’une sortie exclusivement cinéma, comme si le studio voulait transformer un succès “de rattrapage” en rendez-vous plus frontal. Cette montée en gamme attend forcément un supplément de mise en scène, mais Greenland 2 semble surtout vouloir consolider ce qui faisait la singularité initiale : une catastrophe vécue à hauteur d’homme.
(Sans spoiler inutile : les éléments suivants décrivent le point de départ du film.) Greenland 2 : Migration reprend cinq ans après les événements du premier opus. Les survivants ne sont pas “sortis d’affaire” : ils composent avec un monde altéré, des zones à l’air dégradé, une météo instable, des secousses et des accidents en chaîne, sans oublier la menace persistante de débris qui retombent encore. La grande idée, simple et efficace, c’est que l’apocalypse n’a pas été un moment : elle est devenue un climat, un fond sonore permanent.
John Garrity (Gerard Butler) et Allison (Morena Baccarin) ne “repartent” pas à zéro : ils se déplacent dans un présent brisé. Et Nathan, désormais adolescent, incarne ce que la dystopie raconte souvent sans le dire : une génération née trop tôt pour croire aux promesses d’avant, trop jeune pour se contenter de survivre dans un couloir sans horizon. Ce frottement entre pragmatisme parental et désir de dehors structure l’émotion du film plus sûrement que ses péripéties.
Ric Roman Waugh retrouve un dispositif qui privilégie l’urgence : caméra portée, proximité des visages, sentiment de déséquilibre. L’intention est claire : le monde vacille, donc l’image vacille. Cette grammaire du temps réel émotionnel fonctionne bien quand il s’agit de faire sentir la fatigue, la peur rentré dans les muscles, l’impossibilité de “prendre du recul”. Le film n’est jamais confortable, et c’est une qualité dans un récit où la sécurité devient un luxe conceptuel.
Mais cette approche a un revers : l’action peut parfois se lire moins bien, comme si l’instabilité de l’image mordait sur la lisibilité des trajectoires. Certains spectateurs y verront une forme d’authenticité, d’autres une confusion qui émousse l’impact. À mes yeux, Greenland 2 gagne quand la caméra portée sert un enjeu émotionnel précis, et perd un peu quand elle devient un réflexe stylistique.
Le film aligne plusieurs séquences de tension où l’action n’est pas tant “héroïque” que contraignante : franchir un vide, négocier un passage, se taire pour ne pas être repéré, faire confiance à quelqu’un quand on n’a plus les moyens de se tromper. On sent une volonté de créer des set-pieces qui ne soient pas des parenthèses, mais des épreuves de lien : qui tient la corde, qui lâche, qui regarde, qui n’ose pas.
À ce titre, l’une des belles réussites du film tient à sa capacité à installer une tension physique nette (un passage suspendu, une progression précaire) tout en laissant le temps aux regards, aux silences, à la manière dont un adolescent observe son père quand l’autorité vacille. Le suspense n’est pas seulement “vont-ils s’en sortir ?”, mais “qu’est-ce que cette situation révèle d’eux ?”.
Ce qui rend Butler intéressant ici, c’est précisément ce qu’on n’attend pas toujours de lui : un jeu plus contenu, moins orienté vers la punchline ou la performance virile. John Garrity n’est pas un sauveur surarmé ; c’est un père qui calcule, négocie, se trompe, recommence. Le film travaille une forme de courage sans glamour : avancer parce qu’il faut avancer, décider parce que ne pas décider tuerait tout le monde.
Morena Baccarin apporte une densité calme, essentielle, et le personnage d’Allison évite le piège de la “compagne” reléguée à l’arrière-plan. Quant à Nathan (recast en adolescent), il devient un moteur dramatique : l’adolescence, dans un monde post-apocalyptique, n’est pas un décor, c’est une question politique. Qui a le droit d’espérer ? Qui a le droit de vouloir autre chose que la survie ?
Le sous-titre Migration n’est pas qu’un programme géographique. Il parle de déplacements forcés, de frontières, de tri, d’accès aux ressources. Le film met en scène des zones tenues par la violence, des groupes armés, des tensions qui dégénèrent en conflits structurés. Dans ce type de récit, la guerre après la fin du monde n’est jamais une surprise : c’est même une continuité. L’humanité ne “repart” pas : elle transporte ses mécanismes.
Impossible, en regardant ce film, de ne pas entendre des échos contemporains : la circulation des corps, la légitimité des passages, l’idée qu’un papier, un badge, une appartenance peuvent décider de la vie ou de la mort. Sans plaquer une lecture univoque, on peut éclairer ce motif en allant lire, par exemple, des analyses qui abordent la question des droits et de l’accès à la justice lorsqu’on est étranger en France : https://www.nrmagazine.com/justice-droits-etrangers-france/. Le film n’est pas un essai, mais il réactive une angoisse commune : quand l’ordre se recompose, il le fait souvent en excluant.
Dans une apocalypse, la question “où aller ?” se transforme vite en “où suis-je légitime ?”. Le cinéma catastrophe a longtemps filmé la planète comme un terrain de jeu global ; Greenland 2, lui, insiste davantage sur la dimension située des trajectoires : routes coupées, zones inaccessibles, communautés qui se ferment. Sur ce point, creuser la notion d’appartenance et de récit national, même dans des contextes très différents, peut enrichir la réflexion sur ce que signifie “être autorisé à rester”. Pour prolonger cette idée d’un territoire pensé depuis sa relation à un centre, on peut consulter : https://www.nrmagazine.com/raisons-appartenance-guyane-france/.
Et parce que l’exil n’est pas qu’un déplacement matériel, mais aussi une fracture intime, certaines lectures sur le malaise identitaire et la difficulté d’habiter une ville quand on s’y sent partiellement déplacé résonnent curieusement avec le film : https://www.nrmagazine.com/malaise-diaspora-algerienne-paris/. Là encore, il ne s’agit pas de réduire Greenland 2 à un commentaire direct, mais de saisir comment un récit de fuite active des émotions politiques très réelles.
Ce qui distingue la saga, c’est son refus relatif de la fascination pour les monuments qui tombent “joliment”. La destruction existe, mais elle est moins filmée comme une performance que comme une texture de peur. Le montage privilégie la continuité de l’angoisse, l’épuisement, les micro-décisions. En cela, Greenland 2 appartient à une famille moderne du cinéma catastrophe : celle qui s’intéresse aux impacts psychiques plus qu’aux tableaux de ruines.
On peut mettre ce geste en perspective avec l’évolution du regard contemporain sur notre propre planète : un imaginaire moins triomphant, plus inquiet, où la Terre n’est plus un décor stable mais une entité vulnérable, déjà fissurée par nos récits. Pour une réflexion plus large sur la manière dont le cinéma d’aujourd’hui reconfigure notre rapport à la Terre, ce détour peut nourrir l’arrière-plan : https://www.nrmagazine.com/terre-avant-cinema-contemporain/.
À une époque où beaucoup de blockbusters confondent ampleur et inflation, Greenland 2 surprend par une durée resserrée (autour de 1h40). Ce choix influe sur la perception : le film avance, relance, coupe avant de s’épuiser. Il y a une forme d’honnêteté dans ce tempo : raconter une migration sous tension, c’est aussi accepter que la répétition fasse partie de l’expérience (arriver, souffler, repartir), mais sans s’y complaire.
Cette mécanique, toutefois, peut produire une sensation de schéma : étape, danger, perte, étape suivante. Le film compose avec cette limite en cherchant des respirations plus contemplatives, notamment lorsque les personnages se reconnectent brièvement à quelque chose qui ressemble à une verticalité (le ciel, la nuit, la distance). Ce sont des instants modestes, mais ils donnent au récit une densité émotionnelle qui dépasse la simple succession d’obstacles.
Le plus convaincant tient au ton : une apocalypse sans cynisme total, où l’on croise le pire et, par intermittence, des gestes d’aide qui ne sont pas “héroïques” mais nécessaires. Le film insiste sur une idée presque embarrassante à formuler tant elle est devenue rare dans certains récits contemporains : l’empathie comme stratégie de survie, pas comme ornement moral. C’est audacieux parce que ce n’est pas naïf : aider n’efface pas le danger, mais refuse que le monde d’après soit seulement une jungle.
Ce qui peut résister, c’est la gestion de certains personnages secondaires, parfois conçus comme des compagnons de route dont on pressent trop vite la fonction dramatique. Ce n’est pas illégitime dans un cinéma de tension, mais cela peut introduire une forme de fatalité mécanique. Enfin, le choix d’une image très mobile, on l’a dit, divisera : immersion pour les uns, opacité pour les autres.
Greenland 2 : Migration ne cherche pas à prouver que l’humanité “mérite” d’être sauvée. Il pose plutôt une question plus discrète et, à mes yeux, plus déstabilisante : dans un monde où tout a été réduit, abîmé, raréfié, que signifie continuer à transmettre quelque chose à un adolescent, sinon l’idée qu’un demain reste pensable ? On peut traverser des paysages ruinés et, malgré tout, tenter de conserver une forme de langage commun, un minimum de confiance, une capacité à se projeter.
Cette projection passe aussi, symboliquement, par la circulation de l’information et des moyens de rester reliés, même lorsque tout s’effondre. C’est un détail qui dépasse le film mais prolonge son imaginaire : survivre, c’est aussi transférer, conserver, partager, éviter la perte totale. Pour un écho inattendu à cette idée de transmission technique et de circulation des données, ce contenu peut faire miroir : https://www.nrmagazine.com/decouverte-du-protocole-de-transfert-de-fichiers-ftp-fonctionnement-et-applications/.