Avec Godhead, Mark H. Rapaport ne cherche pas à rassurer qui que ce soit : il fabrique un piège, puis il nous enferme dedans avec un sourire en coin. Présenté à Fantasia, ce long métrage en noir et blanc joue la carte du huis clos mental, du trouble moral et de la montée de fièvre, comme si le cinéma de genre décidait soudain de se prendre pour un confessionnal qui a mal tourné. Et franchement, ça fait du bien de voir un film qui ne confond pas tension et bruitage de casserole.
Le point de départ tient en une ligne, mais ce serait trop simple de le réduire à son accroc narratif. Un prêtre catholique rural, un environnement chargé de pulsions et de non-dits, des figures qui semblent se dédoubler, une arme chargée qui traîne comme une menace en attente de son heure : Rapaport construit un dispositif où chaque geste paraît suspect, chaque regard contaminé. Le film s’inscrit dans une tradition très précise du cinéma américain indépendant, celle des récits de culpabilité et de désir qui préfèrent l’ambiguïté à la démonstration. On pense à certains drames de chambre des années 1970, à ces films où la mise en scène serre le cadre jusqu’à faire suinter la morale. Sauf qu’ici, la morale a déjà pris la fuite. Le film ne raconte pas seulement une crise de foi, il met la mise en scène elle-même sous tension.
Dans ce genre d’objet, le noir et blanc n’est jamais un simple vernis chic pour festival. Il devient une machine à brouiller les intentions. Chez Rapaport, l’image semble vouloir espionner ses personnages plutôt que les éclairer, comme si la caméra se tenait derrière une porte entrouverte, prête à surprendre un secret trop sale pour être avoué. Ce choix plastique n’a rien d’un caprice d’auteur : il sert la paranoïa du récit, sa manière de faire cohabiter le sacré et le trouble charnel sans offrir le moindre sas de décompression. On est loin du confort des thrillers qui expliquent tout à coups de flash-back et de musique qui hurle. Ici, ça ronge, ça gratte, ça s’installe.
Quand la chaire devient un champ de bataille
Le cinéma américain adore les figures religieuses dès qu’il s’agit d’explorer la faute, le refoulement ou la violence institutionnelle. Mais Godhead semble moins intéressé par le dogme que par la mécanique intime du vertige. Le prêtre, dans ce cadre, n’est pas seulement un personnage : c’est un poste d’observation, une cible morale, un corps pris dans un système de désir et de contrôle qui le dépasse. Le film semble demander ce que vaut encore une parole d’autorité quand tout, autour, pousse à la duplicité. Pas besoin de grands sermons : le malaise fait le boulot tout seul. Chez Rapaport, la religion n’apaise rien, elle amplifie les fissures.

Ce qui frappe aussi, d’après les éléments disponibles, c’est la façon dont le film organise son trouble autour de relations impossibles à stabiliser. Les “jumeaux inquiétants” évoqués par la présentation ne relèvent pas du simple gimmick de genre : ils ouvrent une lecture plus vaste sur le double, la contamination et la perte de repères. Le cinéma adore les doubles parce qu’ils permettent de parler de nous sans avoir l’air d’y toucher. Ici, l’idée du reflet déformé semble irriguer toute la dramaturgie. Qui ment ? Qui regarde ? Qui manipule qui ? À ce stade, le film semble préférer les zones grises aux révélations propres. Et tant mieux, parce que les révélations trop nettes, on en a déjà assez dans les franchises qui prennent leur public pour un tableur Excel.
Fantasia, ou le bon endroit pour faire suer les bonnes consciences
La présence de Godhead à Fantasia n’a rien d’anodin. Le festival canadien s’est imposé depuis longtemps comme un terrain de jeu pour les cinémas de genre qui aiment dévier, tordre, salir un peu les lignes. C’est le bon écrin pour un film qui refuse la lisibilité immédiate et préfère la tension psychologique au spectaculaire frontal. Dans ce contexte, l’œuvre de Rapaport peut apparaître comme un petit caillou noir dans la chaussure du spectateur : pas forcément confortable, mais impossible à ignorer. Et c’est souvent là que naissent les films qui restent, ceux qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde et qui, du coup, finissent par parler à quelqu’un.
On peut aussi lire Godhead comme une réponse à l’époque, sans lui coller de pancarte militante. Le cinéma contemporain adore les récits qui exhibent leurs mécanismes, mais il y a encore de la place pour des œuvres qui préfèrent l’opacité, le trouble et la lente montée d’un désastre. Rapaport semble miser sur cette vieille vertu qu’on a trop vite rangée au rayon des antiquités : la retenue. Pas de grand déballage, pas de psychologie en kit, pas de morale livrée avec notice. Juste une pression qui monte, une image qui observe, et un spectateur qui commence à se méfier de tout le monde. Le vrai luxe, ici, c’est de ne pas savoir à quoi se raccrocher.
Au fond, Godhead a l’air de faire ce que le meilleur cinéma de genre sait encore faire quand il ne se prend pas pour un parc d’attractions : transformer un espace clos en chambre d’écho des pulsions les moins avouables. Si le film tient toutes ses promesses, il devrait laisser derrière lui cette sensation très particulière, entre la gêne et l’admiration, celle qu’on garde pour les objets qui ne cherchent pas à être aimables. Et ça, dans le paysage actuel, c’est presque un acte de foi. Ou de sabotage. Parfois, la différence est minuscule.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




