Z comme Zoomer, Z comme Zigzag
Pour rappel, une génération n’est pas un club avec une carte de membre. La génération Z, née entre 1997 et 2012 selon la majorité des chercheurs, avec des variantes selon que vous lisez Britannica, le Pew Research Center ou votre tante au repas de Noël, représente la première vague de jeunes adultes véritablement natifs du numérique. Pas ceux qui ont vu arriver Internet avec des yeux écarquillés comme les millénariaux, non : ceux pour qui un monde sans Wi-Fi est aussi abstrait qu’un monde sans oxygène. Ils ont grandi dans la mise à mort du DVD, l’explosion du streaming, la naissance des plateformes sociales et, cerise sur le gâteau existentiel, deux ans de pandémie mondiale pendant leur formation. Autant dire que le contexte pour construire une culture cinéphile, c’était pas idéal.
Sauf que la réalité, comme souvent, se fout des narratifs trop propres. Selon les données de Comscore relayées par The Hollywood Reporter début 2026, la génération Z représente désormais 39 % de la fréquentation des cinémas américains, contre 34 % en 2019. Elle a ainsi dépassé les millennials (32 % du public) pour s’imposer comme la tranche d’âge la plus présente dans les salles obscures. Cinema United a confirmé que leur fréquentation a bondi de 25 % en 2025 par rapport à l’année précédente. On attendait les fossoyeurs, ce sont des habitués du comptoir popcorn qui se sont pointés.
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6,1 séances par an : le chiffre qui fâche les prophètes du tout-streaming

L’étude Fandango menée auprès de 7 000 adultes américains est venue enfoncer le clou avec une belle brutalité : en 2025, les membres de la génération Z sont allés au cinéma en moyenne 6,1 fois, contre 4,9 fois l’année précédente, c’est la moyenne la plus haute parmi toutes les tranches d’âge. En France, le baromètre du public du CNC pour décembre 2025 ne dit pas autre chose : la tranche des 15-24 ans constitue une part notable du public de plusieurs des films les plus vus de l’année. Et 87 % des membres de la génération Z déclarent avoir vu au moins un film en salle dans l’année. Voilà pour les chiffres. Maintenant, nuançons avant qu’on crie au miracle.
Parce que la fréquentation globale reste 20 % en dessous du niveau d’avant Covid, et la génération Z ne remplit pas les salles à elle seule. En France, le CNC signale une baisse de 13,6 % du nombre de spectateurs en 2025 par rapport à 2024. Autrement dit : oui, la Gen Z va au cinéma, mais le cinéma a toujours un problème de fond que cette génération ne résoudra pas par sa seule présence.
Letterboxd, TikTok et l’école buissonnière des classiques
Ce qui distingue vraiment ces spectateurs de leurs aînés, c’est la manière dont ils construisent leur culture filmique. Là où le millénaire achetait les Cahiers du cinéma pour se donner un genre, le Zoomer va sur Letterboxd, désormais à 26 millions d’utilisateurs, noter Apocalypse Now, comparer avec Full Metal Jacket, et en faire un thread qui fera le tour de TikTok avant le dîner. Les confinements ont déclenché chez la Gen Z une véritable exploration des filmographies classiques, utilisant Letterboxd à la fois comme carnet de bord et comme salle de cours. Le PDG de Letterboxd résume lui-même la situation à The Hollywood Reporter : « Nous savons que les distributeurs consultent Letterboxd pour évaluer l’impact de leurs films auprès du public. » L’outil d’un cinéphile de chambre est devenu baromètre d’industrie.
Sauf que tout n’est pas si rose dans la galaxie Z. Une étude Deloitte publiée en mars 2025 tempère l’enthousiasme : 56 % des membres de la génération Z considèrent les contenus des créateurs sur les réseaux sociaux comme « plus pertinents » que les films et séries traditionnels, et environ la moitié d’entre eux se sentent plus proches d’un créateur YouTube que d’un acteur hollywoodien. Hollywood a donc un concurrent qui ne s’appelle pas Netflix, ni Amazon, ni Disney+, il s’appelle un mec avec un ring light dans sa chambre à 23 ans, et c’est peut-être là le vrai problème que personne n’ose nommer clairement.
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Le Problème des studios (surtout eux)

The Los Angeles Times posait la question en avril 2025 avec une franchise qu’on apprécie : « Pourquoi Hollywood ne s’alarme pas assez à propos de la génération Z. » La réponse tient en une phrase : les studios regardent les chiffres de fréquentation et se rassurent, mais ratent la mutation de fond. Cette génération va au cinéma mais choisit autrement, elle plébiscite les expériences collectives, les phénomènes culturels, les sorties événementielles, pas nécessairement le film d’auteur fragile sur lequel un distributeur a tout misé. The Hollywood Reporter l’a formulé à sa manière : ils aiment les films familiaux, ils achètent leurs billets avec toute la famille, et ils publient leurs avis sur les réseaux. Autrement dit, la Gen Z va au cinéma comme elle va à un concert : pour l’expérience, pour le souvenir, pour le post. Ce n’est pas le même rapport au cinéma que la génération des Cahiers, et ce n’est pas forcément moins légitime.
Ce que Hollywood devra accepter, c’est que séduire cette génération ne se joue plus uniquement sur un trailer de deux minutes et demie, mais sur la capacité d’un film à devenir un objet culturel circulant, un mème, un débat Letterboxd, une réplique qui colonise TikTok. Oppenheimer l’a compris. Barbie aussi, évidemment (oui, encore), la réalisatrice Greta Gerwig ayant transformé un jouet en objet de débat culturel mondial. Ou Challengers de Luca Guadagnino, triangle amoureux sur fond de tennis devenu mème planétaire avant même sa sortie française. Le reste est en train d’apprendre, parfois dans la douleur.
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Ni sauveurs, ni coupables
Alors, la génération Z va-t-elle sauver le cinéma ? La question est sans réponse propre pour le moment, et elle est sans doute mal posée. Ce public de 13 à 28 ans en 2025 n’a pas vocation à « sauver » quoi que ce soit : il consomme, il partage, il arbitre entre dix offres simultanées avec une efficacité redoutable. Il va en salle quand le film vaut le déplacement, quand l’événement justifie de lâcher son canapé. Ce n’est pas de la désinvolture, c’est de l’exigence. Et peut-être que c’est exactement ce que le cinéma méritait comme public après des décennies de franchises en pilote automatique.
La vraie question que personne ne pose dans les salles de réunion des studios, c’est celle-ci : comment faire des films dignes d’une génération qui a tout vu, qui note sur Letterboxd, qui compare Apocalypse Now à Challengers un dimanche soir et qui n’a aucune patience pour le médiocre ? On leur souhaite bonne chance. Et on sera là pour regarder.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



