Frank Sinatra en soldat traumatisé, Angela Lansbury en mère de l’enfer et la guerre froide en mode poison lent : The Manchurian Candidate n’a pas pris une ride, il a juste gagné en mauvaise humeur. Sur Tubi, ce thriller politique de 1962 revient comme un rappel salutaire : le complot, chez John Frankenheimer, n’est jamais une théorie, c’est une ambiance.
À l’époque, Hollywood sort à peine de ses grandes manies de studio et de ses certitudes bien coiffées. Le film de John Frankenheimer, écrit par George Axelrod d’après le roman de Richard Condon paru en 1959, débarque en 1962 dans un climat déjà bien chargé : crise des missiles de Cuba, paranoïa anticommuniste, mémoire encore brûlante du maccarthysme, et cette sensation très américaine que les institutions peuvent se mettre à grincer d’un coup. Le budget de production tourne autour de 2,2 millions de dollars, pour un box office initial de 3,3 millions, puis 7,7 millions après la ressortie de 1988. Pas exactement un petit coup de chance, plutôt une poule aux œufs d’or qui a mis du temps à pondre. Le film a compris avant beaucoup d’autres que la peur politique fait un excellent carburant de cinéma.
Frank Sinatra, lui, n’arrive pas là par hasard. Au début des années 1950, sa carrière vacille, sa popularité s’effrite, les soupçons politiques collent à sa peau, puis From Here to Eternity lui redonne de l’air et un Oscar du meilleur second rôle en 1954. Ensuite, il enchaîne les rôles et les disques, de The Man with the Golden Arm à Ocean’s 11, pendant que sa légende se recompose à coups de swing et de gros plans. Dans The Manchurian Candidate, il joue Major Bennett Marco avec cette fatigue nerveuse qui lui va mieux que le costume de crooner triomphant. On ne regarde pas seulement Sinatra jouer un soldat hanté : on regarde un homme qui a déjà traversé sa propre crise de système.
Le rêve américain, version cauchemar bien repassé
Le film repose sur une idée simple et diabolique : un soldat américain, Raymond Shaw, est conditionné par ses ravisseurs pendant la guerre de Corée, puis réintroduit dans la société comme un héros décoré. Autour de lui, tout le monde joue sa partition, sauf que la partition est truquée. Le cerveau devient terrain d’occupation, la mémoire un champ de mines, et la politique une machine à fabriquer des pantins. Le plus glaçant, c’est que Frankenheimer filme cette mécanique avec une précision presque clinique, sans jamais oublier le plaisir du genre. C’est du thriller, oui, mais du thriller qui a les mains sales et l’élégance d’un poison de luxe.
Angela Lansbury, dans le rôle d’Eleanor Shaw Iselin, est l’un des grands coups de couteau du cinéma américain. Elle incarne une figure maternelle dévorante, stratège, glaciale, qui manipule son mari sénateur et son fils comme s’ils n’étaient que des pions sur un échiquier domestique et national. James Gregory, en politicien gonflé à vide, complète ce tableau d’une Amérique où la famille et l’État se contaminent joyeusement. Le film ne se contente pas de dénoncer la manipulation : il montre que la manipulation est déjà dans les meubles, dans les salons, dans les discours, dans le rituel même du pouvoir. Le péché originel du film, c’est de comprendre que la démocratie peut aussi fonctionner comme une séance d’hypnose.

Black comedy, black mood
Ce qui rend The Manchurian Candidate encore plus savoureux, c’est son humour noir, souvent mal perçu à sa sortie. George Axelrod l’a rappelé plus tard dans un entretien cité par le Los Angeles Times à propos de la ressortie de 1988 : « It is, of course, black comedy. But in those days, black comedy wasn’t fully understood, and people didn’t realize it was okay to laugh. » Voilà qui résume bien le malentendu : le film ne demande pas qu’on le prenne pour un sermon, mais pour une farce sinistre sur les ressorts du pouvoir. Et franchement, il faut aimer les œuvres qui osent rire au bord du gouffre. Le film a l’air solennel, mais il a le vice d’un bon mot lâché au mauvais enterrement.
La mise en scène de Frankenheimer, avec ses cadrages serrés, ses ruptures de ton et sa façon de faire monter la tension sans jamais la rendre confortable, donne au récit une vigueur qui a résisté à tout. Pas étonnant que Roger Ebert l’ait rangé parmi ses “great movies”, en saluant sa capacité à prendre des risques énormes avec le spectateur. Aujourd’hui encore, le film affiche 96 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes, sur la base de 68 critiques recensées. Les chiffres ne disent pas tout, bien sûr, mais ils confirment ce qu’on sait déjà : ce machin-là tient debout, et même très droit. La vraie modernité du film, c’est d’avoir compris que la paranoïa n’est pas un accident de l’Histoire, mais sa bande-son.
La reine de carreau et le reste du jeu
Le motif de la reine de carreau, qui sert de déclencheur au conditionnement de Raymond Shaw, donne au film une image presque enfantine de son horreur : un simple signe, une carte, et tout bascule. C’est là que The Manchurian Candidate devient plus qu’un thriller politique. Il parle de l’autonomie, de la suggestion, de la fragilité de l’identité, c’est-à-dire de tout ce que le cinéma adore maltraiter depuis toujours. Sauf qu’ici, la maltraitance a la politesse d’un grand film de studio. On est devant un objet de cinéma qui a le chic rare de faire peur sans hausser la voix.
Alors oui, le film est disponible gratuitement sur Tubi, et oui, c’est une excellente excuse pour le revoir ou le découvrir. Mais le vrai argument, ce n’est pas la gratuité. C’est qu’en 1962, Frankenheimer, Sinatra, Lansbury et Axelrod ont fabriqué un thriller qui regarde l’Amérique droit dans les yeux et lui demande, sans rire tout à fait : qui tient vraiment la manette ? Question toujours utile, surtout quand le cinéma se met à parler politique avec autant de nerfs. Et si le plus moderne des vieux films était simplement celui qui n’a jamais cessé de nous mettre mal à l’aise ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




