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    Nrmagazine » Fränk : le coming of age qui regarde la masculinité en face
    Blog Entertainment 27 juin 20265 Minutes de Lecture

    Fränk : le coming of age qui regarde la masculinité en face

    Tõnis Pill transforme un fait divers estonien en récit de passage à l’âge adulte, entre brutalité et tendresse
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    Un fait divers, une rumeur, une bande de gamins et voilà un premier long métrage qui préfère la morsure à la nostalgie. Avec Fränk, Tõnis Pill ne fait pas dans le souvenir attendri : il ausculte la fabrique des garçons, cette petite usine à virilité qui tourne souvent au vinaigre.

    Le point de départ a quelque chose de très noir, presque clinique. Dans une petite ville d’Estonie, un homme en situation de handicap meurt après un accident avec un train, et la rumeur enfle aussitôt : un groupe de garçons, habitué à le malmener, l’aurait poussé. De ce matériau-là, Pill tire un récit de formation qui ne cherche jamais à blanchir ses personnages. On est loin du coming of age qui sent la lumière dorée, les vélos dans la poussière et les amitiés éternelles. Ici, l’enfance traîne des bottes pleines de boue, et l’adolescence a déjà la main lourde. Le film ne demande pas si les garçons sont perdus ; il montre à quel point on leur apprend à l’être.

    Dans la tradition des récits d’initiation les plus efficaces, Fränk semble jouer sur deux tableaux : d’un côté la bande, le groupe, la hiérarchie, le rite de passage ; de l’autre, une solitude beaucoup plus sourde, celle d’un gamin qui comprend trop tard que l’appartenance sociale se paie souvent en lâcheté. Le titre lui-même, sec, presque rugueux, annonce la couleur. Pas de grand roman d’apprentissage à la Spielberg, pas de chaleur de carte postale. On est dans une zone grise où les enfants reproduisent déjà les réflexes des adultes, avec cette cruauté bête qui fait parfois plus peur qu’un vrai monstre. Bref, le film préfère le bleu à l’or.

    Des petits chefs, des grands dégâts

    Ce qui rend le projet intéressant, c’est sa manière de déplacer le regard sur la masculinité adolescente sans en faire un manifeste. Pill part d’une histoire locale, très ancrée dans une géographie et une mémoire estoniennes, mais le sujet déborde vite. La bande de garçons n’est pas seulement une bande de garçons : c’est une mini-société, avec ses dominants, ses suiveurs, ses peureux, ses lâches et ses types qui rient trop fort pour qu’on ne voie pas qu’ils tremblent. On connaît la musique, évidemment. Depuis des décennies, le cinéma adore les bandes de gosses, de Stand by Me à Les 400 coups, parce qu’elles permettent de filmer la naissance du regard moral. Sauf qu’ici, la nostalgie ne vient pas sauver les meubles. Le film semble demander : à quel moment le jeu devient-il un crime ?

    Le parallèle avec Border dans le titre de la source n’est pas idiot, même si Fränk paraît moins fantasmatique que le film de Ali Abbasi. On y retrouve une manière de regarder les marges, les corps jugés “anormaux”, et la violence sociale qui s’accroche à eux comme une seconde peau. Mais Pill, lui, semble s’intéresser moins au surnaturel qu’au banal, moins à l’étrangeté qu’à la mécanique du groupe. Et c’est souvent là que le cinéma fait le plus mal : quand il montre que l’horreur n’a pas besoin de mise en scène sophistiquée, juste d’une poignée de gamins qui veulent exister aux yeux des autres. Pas très glamour, mais diablement humain.

    Affiche de Fränk
    Affiche de Fränk

    L’Estonie, terrain de jeu et champ de mines

    Le choix d’un cadre estonien n’a rien d’anecdotique. Les cinémas nationaux qui travaillent l’adolescence le font souvent à partir d’un territoire précis, presque tactile, parce que l’espace raconte déjà la classe, l’isolement, la pression sociale. Une petite ville, c’est rarement neutre : c’est un décor où tout le monde se voit, où la rumeur circule plus vite que la vérité, où l’écart devient immédiatement suspect. Dans ce type de récit, la province n’est pas un arrière-plan, c’est une machine dramaturgique. Et quand le film s’attaque à une affaire liée à la mort d’un homme vulnérable, le moindre geste prend une valeur politique. On ne regarde plus seulement des adolescents ; on regarde une communauté et ses angles morts.

    Le fait que Tõnis Pill vienne du poste d’assistant réalisateur sur Tenet ajoute une petite ironie de l’histoire. Passer d’un mastodonte de studio signé Christopher Nolan à un premier film estonien inspiré d’un drame intime, c’est un grand écart qui dit quelque chose de l’époque : d’un côté la machinerie mondiale, de l’autre le retour au local, au sale, au respirable. On pourrait croire à un simple changement d’échelle. En réalité, c’est presque un changement de morale. Là où le blockbuster organise le chaos à coups de budgets pharaoniques, le cinéma de Pill a l’air de chercher la faille dans le groupe, le moment où la virilité se met à suinter. Et ça, franchement, ça pique plus qu’une explosion IMAX.

    Pas de bonbons, pas de pardon facile

    Ce qui fait la tenue d’un tel projet, c’est sa capacité à éviter les deux pièges habituels : l’excuse psychologique et la condamnation mécanique. Un film sur des garçons violents peut vite se transformer en tribunal scolaire ou en séance de psy de comptoir. L’inverse est tout aussi pénible : on plaque une couche de tendresse sur des comportements infects, et hop, tout le monde est “complexe”. Fränk semble vouloir rester dans l’inconfort, là où les gestes ne s’expliquent pas complètement et où la honte circule plus vite que les mots. C’est souvent le meilleur endroit pour un premier film : celui où l’on ne cherche pas encore à plaire à tout le monde. Mieux vaut une vraie blessure qu’un joli pansement.

    Reste que ce type de récit porte en lui une question plus vaste, presque politique : qu’est-ce qu’on fabrique quand on élève des garçons à coups de compétition, de silence et de domination ? Le cinéma a déjà donné mille réponses, souvent brillantes, parfois un peu trop sages. Si Fränk tient ses promesses, il pourrait rejoindre cette petite famille de films qui ne regardent pas l’adolescence comme un âge d’or perdu, mais comme un laboratoire de la violence ordinaire. Et ça, pour le coup, on n’en sort jamais tout à fait indemne. Qui a dit que grandir était une affaire propre ?

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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