Dans Evil Dead Burn, Sébastien Vaniček ne se contente pas de reprendre le flambeau de Sam Raimi : il le fait tournoyer au-dessus d’un lavabo, avec une insolence technique qui sent bon la sueur, les câbles et le chaos contrôlé. Et franchement, c’est tout ce qu’on attend d’une franchise qui a toujours préféré la matière au vernis, la cabriole au confort, le plan qui mord à la caméra plutôt que le petit découpage propre sur lui.
Pour remettre les choses à leur place, la saga Evil Dead n’a jamais été une simple machine à monstres. Depuis The Evil Dead en 1981, Sam Raimi a imposé une grammaire où l’image devient un corps, où la caméra se jette dans l’espace comme un acteur de plus. Les suites, la série Ash Vs. Evil Dead, puis les retours de 2013 et 2023 ont entretenu cette obsession du mouvement, du vertige, du bricolage génial. Dans ce paysage, Evil Dead Burn arrive avec son lot de promesses et un défi très concret : comment faire encore plus fort sans se contenter de singer les anciens ? D’après Bill Bria dans Slashfilm, le film de Sébastien Vaniček, sorti en salles en 2026, mise sur une scène de salle de bain qui semble avoir coûté une petite fortune en sueur humaine, alors qu’elle repose surtout sur une mécanique de plateau assez futée. Le cinéma d’horreur aime faire croire au miracle ; ici, il transpire surtout l’ingénierie.
Et c’est là que le film devient intéressant : non pas quand il montre un démon, mais quand il révèle comment on fabrique la sensation de perdre pied.
Le faux vertige, ou l’art de faire semblant de tout casser
On a tous en tête ces fameux décors tournants, hérités d’un vieux savoir-faire hollywoodien qu’on retrouve chez Poltergeist ou A Nightmare on Elm Street : une pièce montée sur une structure mobile, la caméra verrouillée, et hop, le monde semble basculer autour du personnage. C’est le genre de truc qui fait toujours son petit effet, parce qu’il transforme un plateau en machine à fantasmes. Sauf que Vaniček n’a pas eu recours à cette solution-là pour la séquence la plus spectaculaire du film. Trop cher, trop lourd, trop de logistique pour un long métrage qui préfère visiblement l’astuce au luxe.
Selon les propos rapportés par Slashfilm, le cinéaste a opté pour une autre méthode : beaucoup de câbles, une équipe de cascadeurs, une tête de caméra capable de pivoter à 360 degrés, puis un nettoyage numérique en postproduction pour effacer les attaches. Dit comme ça, on pourrait croire à un tour de passe-passe. En réalité, c’est presque l’inverse : tout repose sur la précision du geste, sur la coordination des corps, sur une chorégraphie qui doit tenir au millimètre. Le plan n’est pas “magique” ; il est d’une brutalité artisanale, et c’est précisément ce qui le rend beau.
Ce choix dit beaucoup de la logique actuelle des films d’horreur à gros potentiel commercial. On veut du choc, du spectaculaire, du partageable en teaser, mais sans forcément exploser le budget de production dans un décor impossible. Alors on compose. On triche proprement. On fabrique une image qui a l’air plus chère qu’elle ne l’est, ce qui est d’ailleurs une vieille religion hollywoodienne, pas une invention de l’ère numérique. Et quand ça marche, on obtient ce petit miracle : une scène qui semble défier la gravité tout en restant ancrée dans une matérialité très sale, très physique. Bref, du Evil Dead pur jus, le genre de sale gamin qui a encore de l’énergie à revendre.
Raimi dans le rétro, Vaniček au volant
Ce qui frappe, au fond, c’est la continuité. Vaniček ne cherche pas à faire table rase de l’héritage Raimi ; il le prolonge en comprenant ce qui faisait la force originelle de la saga. Pas seulement les litres d’hémoglobine, pas seulement les démons qui déboulent comme des mauvaises nouvelles, mais cette manière de faire de la mise en scène un sport de combat. Dans The Evil Dead, la caméra ne regarde pas l’horreur, elle la provoque. Dans Evil Dead Burn, d’après ce qui a filtré, la scène de la salle de bain reprend cette idée en la modernisant avec des outils de 2026 : câbles, rotation numérique, nettoyage en CG. Le résultat n’a rien d’un gadget. Il s’inscrit dans une tradition où l’horreur n’est jamais seulement narrative, elle est aussi mécanique.

Et puis il y a le casting, avec Souheila Yacoub en Alice, au centre de cette séquence où le corps devient territoire de guerre. Le film semble comprendre une chose simple : dans Evil Dead, le personnage n’est jamais juste “attaqué”, il est mis en crise par le cadre lui-même. Le décor devient piège, la pièce se retourne contre lui, la caméra se fait complice du carnage. C’est là que la saga garde son pouvoir de nuisance, au bon sens du terme. On ne regarde pas seulement un démon à l’œuvre ; on regarde un film qui s’amuse à démonter sa propre grammaire.
Et ça, notre chère rédaction aime bien, parce qu’on a beau avoir vu passer des dizaines de remakes, reboots et autres résurrections plus ou moins inspirées, il y a toujours un plaisir très simple à voir un cinéaste comprendre que la peur naît aussi d’un mouvement de caméra bien senti. Pas besoin d’en faire des tonnes : un corps suspendu, une pièce qui semble se refermer, une équipe qui tire sur des câbles hors champ, et tout à coup le film reprend l’ascendant. Le reste, c’est du folklore. Du bon folklore, certes, mais du folklore quand même.
Le démon du budget, ou comment faire grand avec pas si grand
Ce genre de séquence rappelle aussi une évidence économique que les studios adorent maquiller : le spectaculaire ne dépend pas seulement du budget de production, mais de la manière dont on le dépense. Un décor tournant coûte cher, demande du temps, mobilise des techniciens spécialisés et complique le tournage. Une solution à base de câbles, de cascadeurs et de retouches numériques peut paraître moins noble sur le papier, mais elle permet souvent de garder la main sur le calendrier et de limiter les dégâts. Hollywood adore parler d’audace ; en coulisses, il parle surtout arbitrage. Et parfois, le meilleur choix est celui qui sent le moins la naphtaline des grands dispositifs.
Dans le cas de Evil Dead Burn, cette économie de moyens n’a rien d’un aveu de faiblesse. Au contraire. Elle s’inscrit dans une esthétique où le bricolage devient une signature. C’est même une des raisons pour lesquelles la franchise a survécu à tant d’époques différentes : elle sait faire du système D une arme de style. Quand une saga a compris que l’inventivité vaut parfois mieux qu’un chèque plus gros, elle a déjà gagné une bonne partie du match.
Alors oui, on peut toujours s’extasier sur le plan en question, et on aurait tort de s’en priver. Mais le vrai sujet est ailleurs : Evil Dead Burn montre qu’en 2026, l’horreur la plus efficace n’est pas forcément celle qui en met plein la vue à coups de numérique, mais celle qui sait encore faire croire qu’un corps peut être traîné hors du monde par la seule force d’un dispositif de cinéma. C’est plus sale, plus malin, plus vivant. Et c’est exactement ce qu’on veut d’un Evil Dead : pas une révérence, pas une copie, mais une nouvelle manière de faire danser le chaos. Le reste ? On le laisse aux films qui ont peur de se salir les mains.
Au fond, la vraie prouesse n’est pas que la scène paraisse impossible : c’est qu’elle ait l’air de l’avoir été depuis toujours.
Bande-annonce VF de Evil Dead Burn
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




