Brie Larson en chimiste rebelle, Apple TV en mode costume drama qui a du mordant, et les années 50 qui cessent enfin d’être un simple décor vintage : Lessons in Chemistry ne joue pas la carte du joli patrimoine, elle met les mains dans le cambouis.
À l’heure où les plateformes empilent les séries en costume comme des boîtes de conserve sur une étagère, cette mini-série sortie en 2023 arrive avec une idée plus maligne que la moyenne : prendre un roman à succès de Bonnie Garmus et en faire un récit sur la place des femmes dans un monde qui leur demande d’être brillantes sans jamais trop le montrer. Le contexte n’est pas là pour faire joli. On est dans l’Amérique des années 50, celle des labos verrouillés, des carrières féminines rabotées et des hiérarchies sociales qui sentent la naphtaline et la domination tranquille. Le résultat, c’est un objet hybride, entre drame intime, satire du patriarcat et fable pop sur la transmission. Pas exactement le genre de série qu’on regarde d’un œil en pliant le linge. On est plutôt face à une machine à fantasmes qui démonte ses propres rouages.
Le roman de Bonnie Garmus, publié en 2022, a d’ailleurs trouvé un écho massif parce qu’il ne se contente pas de rejouer le “woman power” en version vernis brillant. L’autrice a expliqué avoir puisé dans une expérience de sexisme au travail, racontée au The Guardian en 2023, pour nourrir l’écriture de son héroïne Elizabeth Zott. L’anecdote a quelque chose de tristement banal, ce qui la rend encore plus parlante : une femme parle, un homme répète la même chose, et tout le monde applaudit. Voilà le péché originel du récit, et il n’a rien d’abstrait. La série, elle, s’empare de cette matière pour la faire dérailler vers une forme de mélodrame très contrôlé, où chaque humiliation devient un moteur dramatique. Ce n’est pas un simple period drama : c’est une contre-offensive en tailleur et blouse de labo.
Elizabeth Zott, ou l’art de ne pas baisser les yeux
Brie Larson trouve ici un rôle taillé pour sa sécheresse apparente et sa capacité à faire passer mille choses derrière un visage presque fermé. Elizabeth Zott n’est pas une héroïne aimable au sens paresseux du terme. Elle est rigide, brillante, parfois cassante, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. Dans une industrie qui adore les personnages féminins “forts” tant qu’ils restent consommables, la série choisit une femme qui ne s’excuse pas d’exister. Et Larson, qui avait déjà prouvé avec Room qu’elle pouvait faire tenir un monde entier dans un regard, reprend ce principe à une autre échelle. Ici, la performance passe par la retenue, la tension, le refus du sourire automatique. Bref, elle ne fait pas dans la dentelle, et tant mieux.
Le cœur du récit repose sur une idée simple mais redoutablement efficace : la cuisine comme prolongement de la science, et la science comme territoire confisqué. Quand Elizabeth se retrouve à animer Supper at Six, l’émission ne devient pas seulement un gimmick narratif. Elle se transforme en arme de diffusion massive, en espace de réappropriation. Le geste est malin parce qu’il retourne un médium domestique contre le système qui l’a enfermé dans le domestique. On pense à ces récits où le foyer devient un champ de bataille politique, sauf qu’ici la série garde une légèreté de surface qui évite l’odeur de tract. Le spectacle est feutré, mais la charge est bien là.

Harriet, la vraie bonne surprise du casting
Autre valeur sûre du projet : la manière dont l’adaptation rebat les cartes autour de Harriet Sloane. Dans le roman, elle est une voisine âgée qui garde l’enfant d’Elizabeth. À l’écran, elle devient une jeune avocate noire incarnée par Aja Naomi King, engagée dans un combat contre un projet d’autoroute qui menace son quartier. Ce n’est pas un simple ajustement cosmétique, c’est un déplacement de perspective. Lee Eisenberg, le showrunner, a expliqué à Town & Country en 2023 que la série voulait regarder les marges à travers le prisme des rapports de pouvoir des années 50. Et là, on touche à quelque chose de plus fin que l’adaptation “fidèle” au sens scolaire du terme : la série comprend qu’un roman peut survivre à ses propres contours si on en garde le nerf politique.
Le duo Larson-King fonctionne justement parce qu’il évite la morale en kit. Les deux femmes ne sont pas là pour cocher une case de sororité de vitrine ; elles se reconnaissent dans leurs combats respectifs, et la série les fait avancer comme deux forces parallèles qui finissent par se rejoindre. C’est là que Lessons in Chemistry prend un peu d’épaisseur, au-delà de son allure de prestige drama bien habillé. On n’est pas dans la simple reconstitution, on est dans la réécriture des angles morts. Et ça, franchement, ça change tout. Quand l’adaptation a du cran, elle ne copie pas : elle répond.
Le laboratoire des sentiments
La série n’oublie pas non plus Calvin Evans, interprété par Lewis Pullman, dont la présence apporte une douceur inattendue sans faire de lui un prince charmant de service. Le personnage, dans le livre comme dans la série, sert de déclencheur affectif et intellectuel, mais l’écriture lui évite le piège du simple soutien romantique. Il y a chez lui une vraie curiosité, une forme de respect qui contraste avec le mépris ambiant. Et cette nuance compte, parce qu’elle empêche le récit de se réduire à une revanche un peu mécanique. Les seconds rôles, de Kevin Sussman à Rainn Wilson en passant par B.J. Novak et Rosemarie DeWitt, participent à cette sensation d’ensemble bien tenu, où chaque figure sociale vient rappeler que le sexisme n’est jamais un accident isolé mais une ambiance, un système, une musique de fond bien pourrie.
Ce qui frappe, au fond, c’est la manière dont la série assume son statut de divertissement de plateforme tout en gardant une colonne vertébrale politique. Apple TV a souvent cherché à s’installer sur le terrain du prestige propre sur lui ; ici, le vernis est plus utile que décoratif. La mise en scène ne révolutionne rien, mais elle tient la distance, et la narration sait quand accélérer, quand respirer, quand laisser une scène de cuisine devenir un moment de bascule émotionnelle. On pourrait chipoter sur le côté parfois trop lisse de l’ensemble, mais ce serait manquer la cible : Lessons in Chemistry n’essaie pas de faire du chaos, elle cherche la précision. Et dans le genre, elle s’en sort très bien. La série ne renverse pas la table, elle la reconfigure.
Au bout du compte, ce qui reste, c’est cette sensation rare d’une mini-série qui comprend que le costume ne vaut rien sans le conflit, et que la reconstitution n’a d’intérêt que si elle sert à faire remonter le présent à la surface. On regarde donc Elizabeth Zott comme on regarde une héroïne qui refuse de se laisser réduire à son époque, et c’est peut-être là la vraie réussite du projet : faire d’un récit situé dans les années 50 un miroir très contemporain. Pas besoin d’en faire des caisses. La série sait déjà très bien où elle met les pieds. Et ça, mine de rien, ça change la donne.
Bande-annonce VF de Lessons in Chemistry
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




