On n’y croyait pas trop. Vingt ans après l’un des films les plus cultes des années 2000, 327 millions de dollars de recettes mondiales, deux nominations aux Oscars, et des milliers d’assistants traumatisés à vie par le seul mot «Runway», Disney remet ça avec le même réalisateur (David Frankel), la même scénariste (Aline Brosh McKenna), et un casting miraculeux qui n’a pas perdu un gramme d’arrogance. Le résultat ? Mieux qu’une simple révérence au passé. Pas aussi brillant qu’on l’espérait. Mais diablement bien habillé.
Gird Your Loins, Round Two
Pour rappel : en 2006, Le Diable s’habille en Prada était, sur le papier, une comédie de bureau sur une stagiaire malmenée par sa patronne terrifiante. Sur l’écran, c’était autre chose, une dissection acérée du pouvoir, du sacrifice de soi sur l’autel de l’ambition, avec Meryl Streep en grande prêtresse de la cruauté élégante. Budget de production : 35 millions de dollars. Box-office : 327 millions worldwide. Vogue, Condé Nast, Anna Wintour (l’inspiration non officielle de Miranda Priestly, comme si ça n’avait jamais été un secret) : tout le monde avait joué le jeu. Deux décennies plus tard, l’industrie que le film décrivait s’est à moitié effondrée. Et c’est précisément là que Frankel et McKenna plantent leur décor.
C’est leur premier bon choix, et il change tout. Runway est en difficulté. La presse mode papier agonise. Miranda Priestly, jadis arbitre suprême du goût occidental, se retrouve à négocier sa survie. Et la seule personne qui peut lui tendre une bouée s’appelle Emily Charlton. Celle qu’elle humiliait quotidiennement. Celle qui porte désormais du Jonathan Anderson de la tête aux pieds et contrôle les budgets publicitaires dont Runway a désespérément besoin. Le monde a changé. Miranda n’a pas changé. C’est le drame.
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Streep Streep Hooray

Commençons par l’essentiel : Meryl Streep est toujours parfaite. Elle ne rejoue pas Miranda Priestly, elle l’approfondit. Sa mécanique de la terreur est intacte, ce silence qui glace une pièce, ce regard qui déshabille sans même regarder, mais l’âge a introduit des fissures dans le marbre. Un détail circule depuis le tournage : la perruque iconique de Miranda aurait été retravaillée pour avoir moins de volume, forme plus lisse, moins de douceur. Métaphore visuelle d’une femme qui se débarrasse de sa douceur pour rester redoutable. C’est exactement le genre de psychologie du costume que ce film comprend et que l’original n’avait pas le temps d’explorer.
Streep joue Miranda au sommet du pouvoir alors que le sol se dérobe sous ses pieds. Cette contradiction, l’invincible qui vacille, elle la porte avec un contrôle magnifique. Variety notait dès les premières projections que le film est «surprisingly quite charming and fun» (on reconnaît là le type de compliment mi-figue mi-raisin qui dit surtout qu’on s’attendait au pire). Côté Anne Hathaway, Andy Sachs revient plus posée, moins éblouie par la proximité du pouvoir, portant ses vingt ans de compromis sans les exhiber. Son alchimie avec Streep repose désormais sur la reconnaissance mutuelle plutôt que sur l’affrontement. Elles se comprennent. Peut-être trop, même, et c’est à la fois la force et la limite du film.
Emily en Chief
L’arme secrète du film, c’est Emily Blunt (oui, encore). Promue de l’assistante maltraitée en manque de calories à figure de pouvoir réel, Emily Charlton devient l’évolution la plus réjouissante de toute la saga. Blunt l’incarne avec le même sarcasme acéré qu’en 2006, mais le sarcasme cache désormais une stratégie. Elle connaît le fonctionnement des institutions parce qu’elle en a survécu une. Puck avait révélé les premiers détails scénaristiques en exclusivité : «Emily Charlton conspire avec son petit ami milliardaire, inspiré en partie de Jeff Bezos, paraît-il, pour racheter Runway purement et simplement.» On a rarement vu une revanche aussi bien habillée.

La scène où Miranda gratte à la porte d’Emily n’a pas besoin d’être expliquée pour être jouissive, il suffit d’avoir vu les deux films pour sentir les vingt ans de rancœur accumulés dans chaque échange de regards entre Streep et Blunt. Ce n’est plus une comédie de bureau. C’est une partie d’échecs en manteaux Dior. Stanley Tucci, lui, se glisse à nouveau dans la peau de Nigel Kipling avec une grâce folle, et Variety résume le consensus : «Stanley Tucci made me cry TWICE.» (On n’en dira pas plus. Mais on comprend. Et on valide.)
Bezos en Prada
Ce qui rend ce deuxième opus plus intéressant qu’une simple réunion de classe, c’est la satire qu’il embarque. En 2006, le film ciblait le snobisme de la mode et la tyrannie de l’éditrice omnipotente. En 2026, la cible s’est élargie à toute une économie fondée sur l’apparence. Runway face à l’extinction du papier, c’est Vogue face au numérique, Miranda face à l’obsolescence, c’est Anna Wintour face à Instagram (attention euphémisme). Le milliardaire inspiré de Bezos qui rachète les médias comme on achète une île, c’est… bon, on ne citera personne, mais le film ne se prive pas, et c’est plutôt courageux pour une production Disney à 150 millions de dollars de budget estimé. Le scénario d’Aline Brosh McKenna montre les licenciements, le langage d’entreprise creux, la disruption prônée par ceux qui veulent surtout la légitimité d’antan. Certains journalistes dans la salle pourraient grimacer en se reconnaissant. C’est exactement le signe que ça touche juste.
Le film tient sa satire dans du tissu haute couture, ce qui est la bonne méthode pour éviter le discours moralisateur. Kenneth Branagh et Justin Theroux en nouvelles recrues, Simone Ashley, Pauline Chalamet, B.J. Novak, et Lady Gaga (apparition + contribution à la bande originale de Theodore Shapiro) complètent un casting qui ne fait pas semblant. Les séquences milanaises à la Galleria sont somptueuses, Anne Hathaway elle-même a confié qu’elle «était venue simplement pour regarder Meryl Streep tourner», considérant ça comme «l’une des plus belles images de la production». Cette admiration-là, elle transparaît à l’écran. Et ça ne s’achète pas, même avec 150 millions.
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Du Champagne Éventé, Mais Servi Dans du Cristal
Faut-il pour autant sortir le drapeau ? Soyons honnêtes : non. Le film souffre de ce que toutes les suites tardives ont en commun, un surplus de prudence là où l’original lançait des uppercuts sans prévenir. Le Metacritic à 61 ne ment pas. Le Monde résume avec une formule assassine qui vaut son pesant de couture : «les placements de produits plus travaillés que le scénario» (oui, ça pique, et c’est parfaitement justifié par endroits). Randy Myers du Mercury News parle d’un film «about as groundbreaking as florals in spring». Moins drôle que le premier, plus sage, moins dingue. Champagne à plat, peut-être, mais servi dans du Cristal, et on ne refuse pas.
La costumière Molly Rogers aborde la garde-robe non pas comme un défilé de marques, mais comme une architecture des personnages : l’esthétique mûrie d’Andy, les uniformes disciplinés de Miranda, les silhouettes plus audacieuses d’Emily, tout raconte une histoire sans avoir besoin d’un mot de dialogue. Le chef op Florian Ballhaus, le montage d’Andrew Marcus : techniquement, c’est du travail impeccable. David Frankel n’a pas perdu la main. On lui aurait volontiers demandé de la lever un peu plus souvent, de prendre plus de risques, de se salir un peu, mais on comprend la logique d’une suite Disney à ouverture mondiale projetée à 180 millions de dollars par Deadline. L’audace a ses limites budgétaires.
Surtout, ce qui étonne dans ce film, c’est sa tendresse. Sous les piques et les tissus fabuleux se cache une histoire sur l’identité professionnelle à la quarantaine : qui êtes-vous quand ce qui vous définissait commence à disparaître ? Miranda, Andy, Nigel, Emily, chacun répond différemment. Et c’est précisément cette question, habillée en comédie de mœurs, qui donne au film une résonance qu’on n’attendait franchement pas.
La Bande-Annonce (Parce qu’On N’est Pas Sadiques)
Pour ceux qui veulent se faire une idée avant de laisser 14 euros au guichet, on a trouvé un avis vidéo en français qui résume assez bien les enjeux du film :
Et si vous voulez la bande-annonce officielle VF, elle est disponible ici sur NRmagazine.
Miranda porte peut-être toujours du Prada. Mais maintenant, elle porte aussi l’histoire. Et l’histoire, ça se froisse.
LE DIABLE S’HABILLE EN PRADA 2, De David Frankel. Scénario : Aline Brosh McKenna, d’après les personnages de Lauren Weisberger. Avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt, Stanley Tucci, Kenneth Branagh, Justin Theroux, Simone Ashley, Pauline Chalamet, B.J. Novak, Lady Gaga. Photo : Florian Ballhaus. Montage : Andrew Marcus. Musique : Theodore Shapiro. Production : Wendy Finerman Productions. Distribution France : Walt Disney Company France. Durée : 1h 59. Sortie France : 29 avril 2026. Sortie US : 1er mai 2026.
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