Citizen Vigilante arrive avec la délicatesse d’un coup de matraque dans un débat déjà bien saignant : Uwe Boll y recycle la figure du justicier pour en faire un objet moralement crade, et Armie Hammer s’y retrouve comme un demi-dieu déchu dans une machine à fantasme qui ne sait plus très bien ce qu’elle raconte.
Pour rappel, la fiction américaine adore les hommes qui prennent la loi dans leurs mains quand l’institution patine, déraille ou se couche. De Death Wish à Taxi Driver, de Batman à ses avatars les plus sombres, le cinéma a longtemps transformé la frustration civique en spectacle cathartique – avec, au passage, un petit parfum de péché originel : quand la justice devient personnelle, le film se met à boiter. Uwe Boll, lui, n’a jamais eu peur de marcher dans la boue, quitte à y laisser ses chaussures, sa réputation et parfois le reste. Quant à Armie Hammer, sa trajectoire publique a déjà la texture d’un long-métrage de chute libre : têtes d’affiche, scandale, effacement, retour par la petite porte. Le casting, à lui seul, ressemble à une expérience sociale un peu malsaine.
Et c’est précisément là que Citizen Vigilante devient intéressant : non pas comme thriller de vengeance, mais comme film qui expose la pourriture morale de son propre dispositif.
Batman, le juge et la mauvaise foi
En apparence, le film s’inscrit dans une tradition très claire : celle du justicier solitaire, du type qui estime que l’État a raté son rendez-vous avec la violence légitime, donc qu’il faut passer à l’action. Sauf que Boll ne filme pas ce fantasme comme un rêve d’efficacité ; il le traite comme une maladie. Le résultat n’a rien d’un hommage à la franchise du vigilante movie, plutôt d’un sabotage en règle. Le héros ne nettoie pas la ville, il la contamine. Et ce glissement change tout.
Le problème, c’est que le film semble fasciné par ce qu’il prétend dénoncer. Il observe le geste de punir, puis s’y complaît, puis s’en lave les mains, puis y retourne. Ça négocie sévère en coulisses, et pas seulement entre les personnages : la mise en scène elle-même hésite entre la fable politique et le défouloir de série B. Résultat, on ne sait jamais si on regarde un film qui critique la pulsion punitive ou un film qui lui fait les yeux doux. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant.
Hammer time, ou le retour du boomerang
Autre valeur : Armie Hammer n’est pas seulement un acteur en reprise de service, il est aussi le miroir parfait de ce type de récit. Son image publique, déjà fracassée, dialogue avec un personnage qui pense pouvoir se racheter par l’action brute. C’est du méta tout craché, sauf que Boll n’en tire pas une tragédie à la Michael Clayton ni une élégie à la Night Moves. Il préfère la friction, la gêne, l’angle mort. Et parfois, ça marche. Parfois, ça sent surtout le film qui se regarde faire son propre procès.
Variety nous apprend que le long-métrage s’attaque frontalement à la question morale du vigilantisme, et ce n’est pas du luxe : depuis des décennies, Hollywood vend la vengeance comme une solution narrative élégante, alors qu’elle n’est souvent qu’une manière de repousser le vrai sujet – l’échec des institutions, la fascination pour la violence, le besoin de voir quelqu’un payer. Ici, le film ne propose pas de réponse propre. Il salit tout. C’est presque honnête. Presque.
Le Boll de trop, ou le cinéma qui se mord la queue
Dans la plus pure tradition de Uwe Boll, Citizen Vigilante ne cherche pas la grâce ; il cherche le frottement. Le réalisateur de Postal, Rampage ou In the Name of the King a toujours eu un rapport assez frontal au mauvais goût, comme s’il voulait prouver qu’un film peut exister sans demander la permission à quiconque. Ici, il pousse son idée jusqu’au point de rupture : le thriller devient une salle d’attente pour malaise moral. Et ce malaise, on le sent aussi dans la fabrication même du projet, comme si le film avait été pensé pour provoquer plus que pour convaincre.
On parle d’un long-métrage de 2026, d’une durée d’environ 90 minutes, produit avec un budget de production modeste à l’échelle hollywoodienne – autour de 5 millions de dollars selon les éléments de production circulant autour du film – et accompagné d’un budget marketing qui, lui, n’a rien d’un feu d’artifice de studio. Pas de machine à fantasme façon blockbuster, pas de campagne de lancement à la Marvel, pas de fenêtre de diffusion pensée pour écraser le box-office mondial. On est plutôt sur une exploitation en salles limitée, avec sortie française annoncée le 18 juin 2026, avant une circulation plus discrète en streaming. Bref : pas un mastodonte, plutôt un petit projectile chargé de mauvaise humeur.
Citizen Vigilante n’essaie pas de réhabiliter le justicier : il montre surtout à quel point ce fantasme-là sent le rance quand on le pousse jusqu’au bout.
Quand la morale prend l’eau, le film aussi
Surtout, le film pose une question plus large que son intrigue : que reste-t-il du vigilante movie quand on lui retire son vernis de catharsis ? Il reste la violence, son économie, sa jouissance, son mensonge. Et c’est là que Boll touche quelque chose de plus vaste que son propre cinéma : la culture américaine des hommes qui décident seuls, qui confondent réparation et domination, qui appellent ça justice parce que ça sonne mieux dans une bande-annonce. Le film ne sauve pas ce mythe, il le dissèque à coups de tournevis. Pas très élégant. Plutôt utile.
Deadline écrit que le film s’inscrit dans une veine de thriller moralement compromis, et le terme est bien choisi : compromis, parce que le film ne tranche jamais complètement ; moralement compromis, parce qu’il sait très bien que son sujet est pourri jusqu’à l’os. C’est peut-être sa meilleure idée. Ou sa seule. Difficile de faire plus cohérent avec un cinéma qui aime se farcir les zones grises jusqu’à l’indigestion.
Au fond, Uwe Boll signe moins un film de justicier qu’un petit enterrement du mythe du justicier – et ça, pour une fois, ce n’est pas rien.
Reste Armie Hammer, silhouette trop abîmée pour faire illusion, trop chargée pour disparaître totalement, coincée dans un rôle qui ressemble à un miroir sans tain. Le film le sait, et joue avec cette tension. On peut appeler ça du cynisme. On peut aussi appeler ça du cinéma qui regarde son époque droit dans les yeux, puis lui met un coup de poing. Le doux Y aurait sans doute dit que c’est un peu sale. Il aurait eu raison.
Armie Hammer, impeccable en homme qui voudrait redevenir fréquentable. Mauvaise nouvelle : le film n’a pas signé pour ça.
Et maintenant, la vraie question : est-ce qu’on regarde Citizen Vigilante pour son intrigue, pour son acteur, ou pour le plaisir assez douteux de voir Uwe Boll remettre une pièce dans la machine à malaise ? Franchement, on a déjà vu des hobbies plus sains.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




