Une comédie horrifique cannibale venue de Malaisie, ça ne court pas les marchés comme les franchises fatiguées. Avec Ali & Ben’s Spicy Meats, Abnormal Studios parie sur un film qui a l’air de vouloir mordre très fort, et pas seulement au sens figuré.

Le point de départ est déjà un petit pied de nez à la machine à fantasmes du cinéma de genre : une black comedy-horror malaisienne, portée par Amir Nafis et signée par les frères Iskander et Feisal Azizuddin, récupère des ventes internationales mondiales chez Abnormal Studios. Le titre sera lancé au Asian Contents & Film Market, à Busan, en octobre. On parle ici du neuvième long métrage indépendant du duo, ce qui dit déjà quelque chose de leur trajectoire : pas des touristes du biz, pas des petits malins de passage, mais des artisans qui avancent dans les marges et savent visiblement comment faire exister un objet bizarre dans un marché saturé de produits tièdes. Le genre, quand il a encore des dents, reste une arme commerciale redoutable.

Dans l’économie actuelle du cinéma, ce genre d’annonce n’est pas anecdotique. Les ventes mondiales, les marchés asiatiques, les sociétés de genre qui flairent le potentiel d’un titre avant même sa sortie en salles : tout cela raconte un système où l’originalité ne vaut que si elle peut se convertir en circulation internationale. Et là, les frères Azizuddin ont un avantage évident. Un film de cannibalisme comique, s’il est bien tenu, coche plusieurs cases à la fois : l’horreur pour l’accroche, la comédie pour la diffusion, l’exotisme de production pour les programmateurs, et ce petit parfum de transgression qui fait toujours lever un sourcil chez les acheteurs. Pas besoin de super-héros en collants quand on a un concept qui sent la viande faisandée et le mauvais goût assumé. C’est sale, c’est vendeur, et c’est précisément pour ça que ça existe.

Busan, le grand marché des appétits

Le choix du Asian Contents & Film Market n’a rien d’un hasard. Busan, c’est l’un des rendez-vous où se négocient les films qui n’ont pas encore trouvé leur territoire, leur distributeur ou leur fenêtre de diffusion. Pour un film de genre indépendant, c’est souvent là que tout se joue : visibilité, premiers contacts, promesses de territoires, parfois même la survie du projet hors de son pays d’origine. Abnormal Studios, basé à Kuala Lumpur, sait donc très bien ce qu’il vient vendre : pas seulement un film, mais une promesse de singularité. Et dans une industrie qui recycle à la chaîne les mêmes recettes, la singularité, quand elle est bien emballée, vaut de l’or. Ou au moins quelques préventes. Le marché adore les monstres, à condition qu’ils soient bien marketés.

Affiche de Ali
Affiche de Ali

Les frères Azizuddin, ou l’art de ne pas rentrer dans le rang

Le fait que Ali & Ben’s Spicy Meats soit le neuvième film indépendant des frères Iskander et Feisal Azizuddin change la lecture. On n’est pas face à un coup d’essai gonflé à la provocation, mais à une filmographie qui s’installe, qui tisse une cohérence, qui teste les limites du goût et du cadre industriel. Le cinéma de genre asiatique a toujours eu ce talent-là : faire surgir, sous des dehors de série B ou de farce noire, des visions très précises du monde social, des rapports de classe, de la famille, du désir et de la violence. Le cannibalisme, au cinéma, n’est jamais seulement une affaire de chair. C’est une métaphore de la consommation, de la prédation, du capitalisme qui dévore tout et laisse les miettes aux autres. Les Azizuddin, avec un titre pareil, ne jouent pas au salon littéraire. Ils plantent le couteau dans le gras. Et si le film mord juste, il peut laisser une trace bien plus durable qu’un énième produit formaté.

Reste Amir Nafis, annoncé en tête d’affiche. Dans ce type de projet, le casting compte autant que l’idée de départ : il faut des visages capables d’absorber l’absurde sans le rendre ridicule, de jouer la bascule entre le rire et le malaise sans casser la mécanique. Le film semble miser sur cette zone trouble où la comédie noire devient un outil de cruauté élégante. C’est souvent là que les objets les plus intéressants se fabriquent, loin des tapis rouges et des slogans. On n’est pas dans la grande messe des mastodontes, mais dans l’atelier où l’on taille des formes plus sales, plus libres, plus risquées. Et franchement, ça fait du bien. Le cinéma de genre n’est vivant que lorsqu’il ose encore être un peu mal élevé.

Ce qui se dessine avec Ali & Ben’s Spicy Meats, c’est aussi une stratégie de circulation très contemporaine : partir d’un film indépendant local, le faire exister par un marché international, puis lui donner une chance de devenir objet de culte, curiosité de festival, ou petit phénomène de niche. Ce n’est pas la poule aux œufs d’or, mais c’est une manière intelligente de refuser la table rase imposée par les gros studios. Et dans une époque où tant de films se ressemblent jusqu’à l’oubli, un titre pareil a déjà gagné une bataille : il se souvient de lui-même avant même qu’on l’ait vu. Reste à savoir s’il aura le bon goût d’être aussi féroce que son nom.

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