Sur France.tv, CIA, les guerres secrètes de l’après 11-Septembre ne vend pas du mystère en boîte : elle ouvre au contraire les coulisses d’un quart de siècle de guerre clandestine, avec ceux qui l’ont menée. Et ça change tout, parce qu’on n’est plus dans le folklore du super-espion, mais dans la mécanique froide d’un État qui a décidé de répondre au 11-Septembre à coups d’opérations spéciales, de prisons secrètes et de mensonges bien propres sur eux.
Pour remettre les choses à leur place, on parle ici d’une série documentaire en trois épisodes signée Manuel Guillon et Antoine Mariotti, disponible à la demande sur la plateforme de France Télévisions. Le sujet n’est pas mince : traque de Ben Laden, invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak, déstabilisation de la Syrie, torture à Abou Ghraib et à Guantanamo, assassinats ciblés, et ce grand théâtre de la raison d’État où l’on a brandi les armes de destruction massive de Saddam Hussein comme un alibi géopolitique avant de découvrir, trop tard, que le décor tenait avec du scotch. En face, la série s’appuie sur des témoins rarement aussi bavards : Leon Panetta, David Petraeus, Henry Crumpton, Robert Grenier, Valerie Plame, Gina Bennett, J. R. Seeger, John Kiriakou, Marc Polymeropoulos, Doug Wise… La liste a des airs de générique de fin du monde, et ce n’est pas tout à fait un hasard.
Le point fort du projet, c’est évidemment ce que le journaliste Antoine Mariotti avait déjà amorcé dans son livre-enquête L’Agence. Histoires secrètes de la CIA (Tallandier, 2024) : faire parler des figures de Langley à visage découvert, sans les réduire à des silhouettes de roman d’espionnage. On n’est pas dans le fantasme du maître-espion omniscient, mais dans le récit d’une administration de l’ombre qui s’est crue investie d’une mission totale.
Langley sans fumée, mais pas sans brûlures
En apparence, la série coche la case du documentaire géopolitique classique : archives, entretiens, chronologie, rappel des événements majeurs. Sauf que le vrai moteur, c’est la parole de ceux qui ont servi au cœur du dispositif antiterroriste américain après 2001. Henry Crumpton, qui a dirigé les opérations en Afghanistan ; Robert Grenier, patron de la lutte antiterroriste à la CIA ; Valerie Plame, espionne sacrifiée par son propre camp ; John Kiriakou, emprisonné après avoir dénoncé la politique de torture sous Bush… On est loin du storytelling lisse. Et tant mieux, parce que la CIA n’a jamais été une machine à fantasmes aussi rentable que quand elle se raconte elle-même.
Ce qui frappe, c’est la manière dont la série replace les décisions dans une continuité historique plus vaste. Après le 11-Septembre, Washington ne se contente pas de riposter : il réorganise son rapport au monde, à la violence, au secret. La « guerre contre le terrorisme » devient une matrice, puis une excuse, puis une habitude. Les prisons d’Abou Ghraib et de Guantanamo ne sont pas des accidents de parcours, mais les symptômes d’un système qui a accepté de tirer une balle dans le pied de ses propres principes au nom de la sécurité. Le documentaire a le mérite de montrer que le péché originel de cette période n’est pas seulement militaire : il est moral, politique et bureaucratique.

Les aveux, ce vieux piège à double fond
Autre valeur du projet : il ne se contente pas de faire défiler des têtes parlantes pour le plaisir de l’accès. Il s’intéresse à la manière dont ces anciens agents justifient encore leur engagement total, parfois avec la conviction de soldats, parfois avec la fatigue de techniciens qui ont vu l’engrenage leur échapper. C’est là que la série devient intéressante, presque gênante par moments : on entend des gens qui ont servi l’appareil expliquer pourquoi ils ont cru bien faire, et l’on comprend surtout à quel point la frontière entre patriotisme, aveuglement et cynisme peut devenir floue quand le pouvoir vous demande d’aller jusqu’au bout.
Le dispositif donne aussi une épaisseur rare à des figures souvent réduites à des noms dans les livres d’histoire. Valerie Plame n’est pas seulement une victime politique ; elle incarne la vulnérabilité d’un système qui dévore ses propres agents quand ils dérangent. John Kiriakou, lui, rappelle que parler peut coûter plus cher que mentir. Et ce n’est pas une petite ironie : dans un récit sur les guerres secrètes, les seuls qui prennent vraiment la lumière sont parfois ceux qui ont payé pour l’avoir prise. La série avance donc sur une ligne de crête : raconter l’ombre sans la romantiser, et laisser les témoins se contredire plutôt que les sanctifier.
La guerre propre, ce joli conte pour adultes
Pour le spectateur cinéphile, il y a aussi quelque chose de très hollywoodien dans cette matière-là, mais au sens le plus pervers du terme. Après 2001, les États-Unis ont produit une imagerie de guerre propre, chirurgicale, presque abstraite, où les drones, les frappes ciblées et les opérations spéciales remplacent les corps, la boue et les ruines. Sauf que la série rappelle ce que le cinéma d’action a souvent lissé : derrière la précision technologique, il y a des morts, des erreurs, des prisons, des familles broyées, des États déstabilisés. Bref, la fameuse guerre propre, c’est surtout du sale bien emballé.
Et c’est là que CIA, les guerres secrètes de l’après 11-Septembre trouve sa vraie place dans le paysage documentaire : pas comme un simple rappel historique, mais comme une remise en circulation d’images et de récits qu’on a trop souvent laissés se figer. On regarde ces anciens agents parler, on écoute leurs justifications, leurs regrets, leurs angles morts, et on se dit que la CIA, au fond, n’a jamais cessé d’être ce qu’elle a toujours été au cinéma comme en politique : une fabrique de récits concurrents. La différence, ici, c’est que les scénaristes ont laissé entrer les gens qui ont tenu les câbles. Et ça, mine de rien, ça fait du bruit.
Au bout du compte, la série ne cherche pas à réhabiliter, ni à condamner à la hache. Elle fait mieux, ou pire selon l’humeur : elle oblige à regarder en face un quart de siècle d’opérations clandestines, avec leurs héros autoproclamés, leurs dégâts collatéraux et leurs mensonges d’État. On peut toujours préférer les espions à la James Bond, les costumes impeccables et les gadgets qui clignotent. Mais entre nous, la vraie matière du cinéma d’espionnage, elle est là : dans les couloirs sans fenêtre, les ordres ambigus et les gens qui, un jour, décident que l’histoire peut se réécrire à huis clos. Et ça, franchement, ça ne sent pas la victoire. Ça sent la facture.
Bande-annonce VF de CIA, les guerres secrètes de l’après-11 Septembre
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




