Avec The Shards, Ryan Murphy attrape Bret Easton Ellis par le colback et le traîne sur Disney+ comme on embarque une machine à fantasmes dans un couloir trop bien éclairé. Le résultat ? Une série qui veut être venimeuse, rétro, méta et chic, mais qui donne parfois l’impression de changer de peau toutes les dix minutes.
À l’origine, on parle d’un objet littéraire déjà pas franchement docile. The Shards, publié en 2023 chez Robert Laffont dans sa traduction française sous le titre Les Éclats, prolonge la logique d’un Bret Easton Ellis qui n’a jamais aimé les récits bien peignés. Le roman s’inscrit dans la lignée de Moins que zéro (1985) et d’American Psycho (1991), avec cette manière très ellisienne de faire du souvenir un piège, du narcissisme un acide et de l’adolescence un terrain miné. Ici, on est en 1981, dans un lycée huppé de Los Angeles, avec Ellis lui-même en narrateur à la première personne, ce qui suffit déjà à comprendre que le type ne vient pas raconter sa jeunesse pour faire du scrapbooking émotionnel. Le projet a d’ailleurs connu un parcours chaotique : d’abord développé pour HBO avec Ellis aux manettes des deux premiers épisodes, il a été abandonné par la chaîne, qui craignait un doublon avec Euphoria, avant de passer chez FX sous l’impulsion de Ryan Murphy. Rien que ça. Autant dire qu’on n’était pas sur une petite série de salle d’attente.
Et c’est précisément là que le bât blesse : The Shards n’est pas seulement l’adaptation d’un roman difficile, c’est la collision de deux signatures qui aiment trop leur propre reflet.
Deux ego, un miroir, et déjà ça grince
Murphy et Ellis, sur le papier, c’est un mariage de raison toxique, donc prometteur. Les deux hommes partagent un goût certain pour les corps lisses, les milieux fermés, les pulsions qui suintent sous les surfaces impeccables. Le problème, c’est que Murphy a toujours eu tendance à faire déborder le cadre jusqu’à l’hystérie décorative, là où Ellis préfère la sécheresse, la répétition, la menace qui s’installe sans faire de bruit. Ensemble, ça peut produire une étincelle. Mais ça peut aussi donner un objet à plusieurs vitesses, où l’on sent les coutures à chaque changement de registre. Le texte source le dit à sa manière : la série prend des libertés nombreuses avec le livre, au point de donner une impression de pluralité un peu déconcertante. En langage de comptoir, ça veut dire quoi ? Que le pilote ne sait pas toujours s’il veut être un drame psychologique, un thriller adolescent ou un autoportrait venimeux. Et quand une série hésite autant sur sa propre identité, elle finit souvent par se marcher sur les pieds.

1981, Los Angeles : le décor fait déjà la moitié du sale boulot
En réalité, la période choisie n’est pas anodine. 1981, c’est l’Amérique de Reagan qui s’installe, la culture du paraître qui se durcit, les hiérarchies sociales qui se lustrent au néon. Los Angeles, dans l’imaginaire d’Ellis, n’est jamais une ville solaire : c’est une vitrine où tout le monde vend quelque chose, y compris sa propre vacuité. Le lycée privé, chez lui, n’est pas un simple décor d’adolescence mais une petite république de la cruauté chic, un laboratoire où se fabriquent les futurs monstres sacrés du capitalisme mondain. C’est là que The Shards retrouve la grande force d’Ellis : transformer le roman d’apprentissage en autopsie de la classe aisée américaine. Sauf que le passage à l’écran, surtout chez Murphy, risque toujours de faire pencher la balance du côté du clinquant. Le danger, c’est le péché originel de beaucoup de séries premium contemporaines : tout montrer, tout styliser, tout souligner. À force de vouloir faire du beau avec du sale, on finit parfois par faire du sale avec du beau.
Le vrai sujet : l’adaptation comme terrain miné
Ce qui rend l’affaire intéressante, ce n’est pas seulement la fidélité au roman, mais la manière dont une série se fabrique quand elle est déjà hantée par deux auteurs qui aiment se mettre en scène. Bret Easton Ellis n’a jamais écrit des livres qui se contentent de raconter une histoire ; il construit des dispositifs où le narrateur, l’auteur et le personnage se contaminent. Ryan Murphy, lui, a bâti sa carrière sur la surenchère contrôlée, le feuilletonisme baroque, la glamourisation du malaise. Forcément, quand on met ces deux logiques dans le même shaker, on obtient quelque chose de moins stable qu’un simple “roman adapté en série”. On obtient un objet qui parle de jeunesse, de désir, de violence sociale, mais aussi de la difficulté à transformer un matériau littéraire déjà très autoconscient en fiction télévisuelle fluide. Et là, on touche au nerf de la guerre : l’adaptation ne consiste pas à illustrer, elle consiste à trahir intelligemment. Sinon, on se retrouve avec un beau costume qui ne sait plus très bien qui il habille.
Le cas The Shards rappelle d’ailleurs une petite tradition télévisuelle américaine : ces projets prestigieux qui naissent sous le signe du désir critique, puis se retrouvent pris dans les exigences de la plateforme, du format, du rythme de diffusion, du besoin de tenir plusieurs épisodes sans se répéter. Ce n’est pas un hasard si HBO a renoncé au projet avant que FX ne le récupère. Entre la promesse d’un objet très littéraire et la réalité d’une série à produire, il y a toujours un moment où la belle idée se cogne au mur de la fabrication. Le cinéma et la télévision américains adorent ces collisions-là ; on les appelle parfois des œuvres, parfois des accidents de parcours. Ici, on est un peu entre les deux, et c’est ce qui rend le sujet plus stimulant qu’un simple “ça marche / ça ne marche pas”. Le vrai suspense, au fond, c’est de savoir si Murphy a réussi à dompter Ellis ou s’il l’a seulement habillé pour la soirée.
Reste cette sensation étrange, presque amusante, qu’un récit né de la mémoire d’un écrivain devenu personnage de sa propre légende se retrouve, à l’écran, aspiré par un autre auteur qui adore lui aussi se mettre au centre du jeu. On appelle ça une adaptation, mais il y a peut-être un mot plus juste : duel. Et dans ce genre de face-à-face, la victoire n’est jamais garantie. Surtout quand chacun tient à garder le dernier mot. On parie qu’aucun des deux n’avait prévu de faire de la modestie le personnage principal ?
Bande-annonce VF de Les Éclats
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




