Catherine Deneuve en fée marraine punk dans un musical médiéval féministe ? Oui, on a bien lu. Et non, ce n’est pas un délire de comité de programmation sous caféine : c’est le prochain coup de poker de Léa Domenach, trois ans après Bernadette.
À ce stade, le simple intitulé de Peau d’Homme suffit à faire lever un sourcil. Deneuve, monstre sacré de 80 ans passés, y retrouve une jeune cinéaste qui a déjà compris un truc que beaucoup de ses collègues ratent encore : pour filmer une légende, il faut lui laisser de l’air, du mordant, et surtout éviter de la transformer en bibelot. Le projet, annoncé comme un musical médiéval à l’os féministe, débarque à Venise avec cette promesse assez réjouissante de faire cohabiter le costume d’époque, la satire de genre et une forme de pop insolente. Pas exactement la routine des tapis rouges, hein.
Le point de départ n’est pas anodin. Peau d’Homme adapte la bande dessinée de Hubert et Zanzim, publiée en 2020, qui imagine une héroïne découvrant une peau masculine pour circuler librement dans une société verrouillée par les normes de genre. Le matériau d’origine avait déjà tout du piège à idées reçues : fable médiévale, réflexion sur le désir, critique des assignations, et ce petit parfum de conte qui permet de faire passer des choses sérieuses sans se prendre pour un professeur de morale. Léa Domenach, elle, n’en est pas à son premier coup de griffe. Avec Bernadette en 2023, elle avait déjà pris le contrepied du biopic compassé pour transformer l’icône politique en personnage de comédie acide. Autrement dit : elle aime les figures publiques quand elles cessent de jouer les statues.
Pour Catherine Deneuve, le choix a du sens, et pas seulement parce que son nom reste une machine à fantasmes. Depuis les années 1960, l’actrice a traversé le cinéma français comme une élégante anomalie : muse de Buñuel dans Belle de jour en 1967, héroïne glacée chez Truffaut dans Le Dernier Métro en 1980, silhouette de cinéma capable d’absorber les contradictions d’une époque sans jamais se dissoudre dedans. Son image a toujours reposé sur un paradoxe très rentable pour le cinéma français : l’ultra-classique qui accepte de se salir les mains. La voilà donc en “punk fairy godmother”, formule qui résume à elle seule le petit plaisir de casting ici à l’œuvre. Deneuve n’est pas convoquée pour rassurer le public ; elle est là pour le décaler. Et ça, franchement, c’est plus excitant qu’un énième retour de flamme en pilotage automatique.
Le conte, le cuir et la claque
Ce qui intrigue dans Peau d’Homme, c’est moins l’étiquette “musical” que le frottement entre des régimes a priori incompatibles. Le médiéval, dans le cinéma, sert souvent de décor de musée ou de terrain de jeu pour blockbuster à armure. Ici, il devient une machine à fantasmes politiques. Le chant n’est pas là pour faire joli, mais pour faire passer la charge. Et la présence de Deneuve, avec sa diction de porcelaine et sa capacité à faire entendre la distance dans une seule réplique, peut donner à l’ensemble une tenue rare : celle d’un film qui assume le costume sans se faire avaler par lui.

On sent aussi derrière ce projet une logique très contemporaine du cinéma français : aller chercher dans la bande dessinée un réservoir de récits déjà structurés, mais les tordre vers autre chose. Depuis une quinzaine d’années, l’adaptation de BD n’a plus rien d’un sous-genre honteux. Elle sert de laboratoire pour des formes hybrides, entre comédie, chronique sociale et récit de genre. Là où beaucoup de producteurs voient surtout une propriété intellectuelle à valoriser, Domenach semble chercher un terrain de jeu idéologique. Le péché originel du cinéma d’adaptation, c’est de vouloir être fidèle ; ici, on dirait plutôt qu’on veut être vivant.
Deneuve, passeuse de flambeau ou saboteuse chic ?
Le duo Deneuve-Domenach raconte aussi quelque chose de plus large sur le cinéma français actuel : la circulation des symboles entre générations. Deneuve, longtemps associée à un certain ordre du prestige, se retrouve embarquée dans un film qui promet de bousculer les cadres. Domenach, de son côté, bénéficie d’un appui qui fait gagner d’un coup du poids, du crédit et une dose de curiosité médiatique. C’est un échange classique, mais pas cynique pour autant. Quand il fonctionne, il permet à une cinéaste d’installer sa voix sans se faire écraser par l’aura de son interprète. Et à une actrice d’échapper à la muséification. Tout le monde y gagne, sauf les gardiens du temple qui préfèrent les icônes immobiles.
On peut aussi lire ce casting comme une petite revanche du cinéma français sur sa propre prudence. À force de produire des œuvres qui veulent plaire à tout le monde, il finit souvent par ne parler à personne. Peau d’Homme prend le risque inverse : un objet singulier, un ton hybride, une star qui accepte de se décaler, une cinéaste qui ne demande pas pardon pour son ambition. Si le film tient ses promesses, il pourrait bien rappeler qu’un long métrage n’a pas besoin d’être tiède pour être populaire. Il lui faut juste une idée, du cran, et quelqu’un pour ne pas s’excuser d’exister.
Reste Venise, évidemment, ce grand théâtre où les films arrivent parfois déjà coiffés de leur légende, parfois pour se faire démonter en règle. Mais avec Deneuve en fée punk, Domenach en cheffe d’orchestre et une BD qui parle de liberté sans faire la leçon, on tient peut-être plus qu’un simple objet de festival. On tient une promesse de cinéma qui ose le mélange. Et ça, dans une industrie qui adore recycler ses recettes jusqu’à l’os, ça fait un bien fou.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




