Avant que Matt Damon ne devienne l’homme seul sur Mars, Andy Weir voyait déjà un autre profil dans le scaphandre : Bradley Cooper. Pas un caprice de romancier en roue libre, plutôt un petit révélateur de ce que Hollywood fabrique quand il transforme une bonne idée de blog en machine à 630 millions de dollars.

Pour remettre les choses dans leur orbite, The Martian n’est pas né dans un bureau climatisé de studio, mais d’un texte publié en ligne par Andy Weir, avant de passer par la case bestseller puis blockbuster. Le long métrage de Ridley Scott sort en 2015, avec Matt Damon en tête d’affiche, Jessica Chastain, Jeff Daniels, Chiwetel Ejiofor et Sean Bean autour de lui, et une promesse simple : faire tenir un film de survie spatiale sur l’intelligence, la débrouille et le sarcasme. Budget annoncé à l’époque : environ 108 millions de dollars. Recettes mondiales : environ 630 millions. Autant dire que le pari n’a pas juste marché, il a carrément pris feu dans la bonne direction. Et dans cette mécanique bien huilée, le casting n’est pas un détail de fanboy, c’est le nerf du fantasme.

Dans un entretien accordé en 2014 à Paul Semel, avant l’arrivée de Damon, Weir expliquait qu’il imaginait Bradley Cooper pour Mark Watney, en gros parce que l’acteur avait ce mélange de répartie, d’aisance et de mauvaise foi sympathique qui colle au personnage comme une combinaison pressurisée. À ce moment-là, Cooper sortait d’une période très haut de gamme : Silver Linings Playbook, American Hustle, American Sniper, sans oublier Rocket Raccoon dans Guardians of the Galaxy. Le bonhomme était partout, et pas seulement parce qu’Hollywood adore les visages capables de tenir un plan serré en ayant l’air de penser plus vite que le scénario. Cooper n’était pas un choix absurde ; c’était même une évidence parallèle, celle d’un film qui aurait pu basculer dans une autre couleur sans changer de planète.

Un astronaute, deux tempéraments, et tout Hollywood qui s’agite

Ce qui rend ce casting fantôme intéressant, ce n’est pas le jeu du « et si ». C’est la manière dont il révèle la nature même de Mark Watney. Chez Damon, le personnage prend une gravité presque classique sous le vernis de la blague : un corps en danger, une tête qui calcule, une endurance qui force le respect. Chez Cooper, on imagine tout de suite une énergie plus nerveuse, plus mordante, presque plus bavarde. Le rôle aurait gardé sa colonne vertébrale scientifique, mais la musique intérieure aurait changé. Et ça, dans un film de survie, ce n’est pas rien.

On touche là à une vieille loi du cinéma américain : le héros de genre n’existe jamais seul, il existe par la manière dont l’acteur négocie l’équilibre entre compétence et charme, entre vulnérabilité et aplomb. Damon, à ce moment-là, arrivait avec son capital de fiabilité quasi géologique. Cooper, lui, apportait une forme de fébrilité brillante, plus contemporaine, plus nerveuse. Le premier rassure, le second électrise. Les deux peuvent sauver Mars, mais pas avec le même battement de cœur.

Affiche de Seul sur Mars
Affiche de Seul sur Mars

Le péché originel des adaptations : choisir un corps pour une voix

Pour rappel, Andy Weir a aussi confié dans cet entretien qu’il avait envisagé de faire de Mark Watney une femme. Là encore, on n’est pas dans le gadget inclusif plaqué au forceps, mais dans une vraie réflexion d’auteur sur la plasticité de son récit. Il disait en substance que l’histoire aurait pu survivre à cette transformation avec très peu de modifications. Ce qui est passionnant, c’est que cette remarque renvoie à la vraie question de toute adaptation : qu’est-ce qui tient à l’intrigue, et qu’est-ce qui tient à la présence d’un interprète ?

Dans The Martian, la réponse est limpide : une bonne partie du plaisir vient de la voix. Le roman comme le film reposent sur un esprit qui refuse de se laisser engloutir par la catastrophe, qui transforme chaque problème en exercice de logique, puis en blague de survie. C’est là que le casting devient une affaire de ton, presque de respiration. Un autre acteur, une autre actrice, et on ne raconte plus exactement la même relation à la solitude, à l’humour, à la résistance. Le film aurait pu exister autrement, mais il n’aurait pas eu la même saveur de demi-dieu cabossé.

Ridley Scott, le vieux renard et la poule aux œufs d’or

Il faut aussi regarder le contexte industriel sans faire semblant de tomber des nues. En 2015, Fox mise gros sur un film de science-fiction qui n’a rien d’un simple produit d’appel. Ridley Scott, déjà vétéran d’Alien et de Blade Runner, revient au genre avec une autorité qui sent la maîtrise plus que la nostalgie. Le studio cherche un nom capable de porter l’affiche, de rassurer les financiers et d’élargir le public au-delà des seuls amateurs de hard sci-fi. Damon coche cette case avec une efficacité presque insolente. Cooper aussi l’aurait cochée, mais autrement, avec ce petit supplément de tension qui fait parfois pencher la balance dans les réunions où l’on parle plus de potentiel de marché que de mise en scène. Bref, la machine à fantasmes hollywoodienne a fait son choix, et elle n’a pas trop mal visé.

Ce qui est drôle, c’est que Weir n’a pas l’air d’avoir vécu ce basculement comme une trahison. Il a salué le travail de Damon, et le succès du film a fini par faire de lui un nom bien plus large que celui d’un auteur de niche. Entre le roman auto-publié, l’adaptation à gros budget et le triomphe mondial, on a là un cas d’école de ce que Hollywood sait encore faire quand il ne s’auto-sabote pas : transformer une idée mal rangée sur Internet en blockbuster propre sur lui. Le casting rêvé de Bradley Cooper reste donc une belle hypothèse, mais Matt Damon a gagné la partie sans avoir besoin de demander la permission.

Et puis, soyons honnêtes : dans cette histoire, le plus savoureux n’est peut-être pas de savoir qui aurait pu jouer Mark Watney. C’est de constater qu’un auteur, même au sommet, continue d’imaginer d’autres visages pour ses propres créatures. Hollywood adore verrouiller les choses ; les écrivains, eux, laissent souvent une porte entrouverte. C’est là que se glisse le cinéma, avec ses hasards, ses arbitrages et ses petits fantômes de casting qui hantent les films réussis. On ne saura jamais ce qu’aurait donné Bradley Cooper sur Mars, mais on sait déjà que l’idée, elle, a de la gueule.

Bande-annonce VF de Seul sur Mars

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