À New York, le cinéma taïwanais ne se contente plus de passer à l’écran : il déborde de la salle, s’accroche aux murs, et vient tester notre rapport à l’image comme à l’espace. TAICCA et le Museum of the Moving Image prolongent une alliance qui dit beaucoup de l’état du secteur immersif, entre diplomatie culturelle, stratégie de visibilité et appétit très concret du public.
Pour situer le décor, TAICCA, l’agence taïwanaise de création et de contenus, et le MoMI ont lancé un partenariat de trois ans autour des œuvres immersives venues de Taïwan. L’accord s’inscrit dans la continuité d’une collaboration amorcée en 2025, qui avait attiré plus de 3 000 spectateurs et affiché un taux de remplissage quotidien frôlant les 90 %. Autrement dit, on n’est pas face à une opération vitrine pour faire joli dans un dossier de presse : il y a du monde, de la demande, et une vraie curiosité pour ces formes qui brouillent les frontières entre installation, projection et expérience sensorielle. Dans un marché américain où l’attention se fait la malle plus vite qu’un figurant de série B, ce genre de chiffre a quelque chose de précieux. Quand l’immersion remplit, le secteur écoute.
Le lancement du partenariat s’appuie sur deux œuvres présentées au MoMI jusqu’au 6 septembre, dont Proof. Le titre dit déjà beaucoup : on est dans une logique de démonstration, presque de manifeste, où l’objet artistique ne se contente pas d’exister mais doit convaincre, occuper l’espace et justifier son propre dispositif. C’est là que le sujet devient intéressant pour on ne sait pas, nous autres cinéphiles un peu trop habitués à juger une image sur sa seule composition. L’immersion, elle, demande autre chose : du temps, du déplacement, une disponibilité physique. Elle ne se consomme pas, elle se traverse. Et ça change tout.
Le musée comme terrain de jeu, pas comme vitrine
Le MoMI n’a rien d’un simple écrin neutre. Le lieu a bâti sa réputation sur une approche large du moving image, où le cinéma dialogue avec la télévision, le jeu vidéo, la vidéo expérimentale et les formes hybrides. En accueillant des œuvres immersives taïwanaises, il ne fait donc pas un pas de côté : il pousse sa logique jusqu’au bout. C’est malin, parce que l’institution new-yorkaise se place au bon endroit du marché culturel actuel, entre conservation, exposition et prospection. Les musées qui comprennent que l’image en mouvement ne s’arrête plus au rectangle de l’écran ont une longueur d’avance. Les autres regardent passer le train, l’air un peu penaud.
TAICCA, de son côté, joue une partition plus stratégique qu’il n’y paraît. L’agence soutient depuis plusieurs années la circulation internationale des contenus taïwanais, et l’immersion lui offre un angle d’attaque particulièrement efficace. Le cinéma taïwanais a déjà son panthéon, ses monstres sacrés, ses auteurs de référence, de Hou Hsiao-hsien à Tsai Ming-liang. Mais l’immersion permet autre chose : contourner les logiques de marché classiques, toucher des publics de festival, de musée, de design, et se glisser dans les interstices d’une économie culturelle qui adore les formats souples. C’est du soft power, oui, mais avec des câbles, des capteurs et un peu de sueur.
Une diplomatie culturelle qui ne sent pas la naphtaline
Ce qui frappe, c’est la manière dont cette initiative échappe au folklore habituel de la « découverte d’un territoire ». On n’est pas dans la carte postale exotique, ni dans le grand discours sur la diversité brandi comme un totem par des institutions qui veulent surtout cocher une case. Ici, on parle d’un partenariat qui se mesure à l’aune de sa fréquentation et de sa capacité à durer. Trois ans, ce n’est pas un coup de com’ ; c’est une tentative d’installer une présence, de fidéliser un public, de construire une habitude. Et dans le secteur culturel, les habitudes valent parfois plus qu’une standing ovation.
Il faut aussi lire cette affaire à l’échelle de l’économie de l’image. Depuis la pandémie, les lieux culturels cherchent des formats capables de ramener les spectateurs hors du salon, hors du streaming, hors du confort mou du canapé. L’immersion coche toutes les cases : elle promet de l’unique, du physique, du partageable, sans pour autant exiger le budget d’un blockbuster ou la machine de guerre d’une franchise hollywoodienne. Le rapport coût-visibilité est séduisant, et les institutions l’ont bien compris. Quand l’expérience devient l’argument, l’œuvre a intérêt à tenir la route.
Taïwan, New York et le petit théâtre des grandes ambitions
En filigrane, ce partenariat raconte aussi une chose assez simple : Taïwan cherche à exister dans les grands circuits culturels mondiaux sans se dissoudre dans le bruit ambiant. New York reste une place forte symbolique, un lieu où les œuvres peuvent gagner en légitimité, en presse, en circulation. Le MoMI, lui, y trouve de quoi renouveler son offre et confirmer qu’il n’est pas seulement un musée pour nostalgiques du celluloïd, mais un laboratoire où l’image continue de muter. Les deux partenaires ont donc tout intérêt à avancer ensemble, chacun servant la vitrine de l’autre, sans trop faire semblant de découvrir le mécanisme.
On aurait tort de réduire cette histoire à une simple note d’intention culturelle. Le succès de la première collaboration, avec ses milliers d’entrées et ses salles presque pleines, montre qu’il existe un public pour ces formes hybrides, à condition de les présenter au bon endroit et avec le bon cadre. Le cinéma, après tout, n’a jamais cessé de se réinventer en débordant de son propre cadre. L’immersion n’est pas une mode de plus à ranger au rayon des lubies technologiques ; c’est peut-être l’un des endroits où l’image en mouvement continue de chercher sa prochaine peau. Et ça, franchement, on aurait tort de le regarder de haut. Le futur de l’écran a parfois les pieds dans le musée.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




