Du cauchemar technologique au thriller psychologique, classement des six épisodes du moins convaincant au plus captivant
10 avril 2025. Netflix dévoile la septième saison de Black Mirror, cette anthologie britannique qui transforme nos écrans en miroirs déformants de nos angoisses contemporaines. Deux ans après une saison 6 tiède, Charlie Brooker revient avec six récits qui oscillent entre génie narratif et facilité scénaristique. Six épisodes, six univers, six questions qui donnent froid dans le dos. La promesse ? Retrouver ce qui a fait trembler les spectateurs depuis 2011. La réalité ? Un retour contrasté, parfois brillant, parfois décevant.
L’essentiel en un coup d’œil
- 6 épisodes de formats variés (46 à 90 minutes)
- Première suite directe de l’histoire de la série (USS Callister)
- Retour d’un personnage culte de Bandersnatch
- Thématiques : abonnement à la vie, IA quantique, simulations cinématographiques, vie numérique, mémoire digitalisée
- Note globale : un retour aux fondamentaux inégal mais prometteur
6ᵉ position : Hôtel Rêverie — Le mirage hollywoodien
Quand la technologie réécrit le cinéma classique
Note : 3/10
L’ambition était vertigineuse. Brandy Friday, actrice en perte de vitesse incarnée par Issa Rae, accepte de tourner dans un remake technologique révolutionnaire. Grâce à Redream, elle est littéralement projetée dans l’univers d’un film noir et blanc des années 40, dans les décors originaux, avec les lumières vintage. Un Caire d’époque reconstitué pixel par pixel. Pour en sortir, une seule règle : suivre le scénario à la lettre.
Le concept fascine sur le papier. L’alternance entre noir et blanc et couleur crée une tension visuelle saisissante. Emma Corrin et Issa Rae forment un duo prometteur, deux époques qui se rencontrent, deux féminités qui dialoguent. Mais voilà le problème : la chimie n’opère jamais. Le jeu d’Issa Rae, censé refléter son incompréhension de la situation, sort constamment le spectateur de l’immersion.
Plus grave encore, l’épisode accumule les occasions manquées. Là où il aurait pu interroger la place des remakes dans notre culture, dénoncer l’effacement du patrimoine cinématographique ou explorer les dérives de l’IA générative, il se contente d’une romance convenue. La réalisation, pourtant soignée visuellement, ne parvient pas à masquer un scénario qui tourne en rond. On attend le twist, la révélation, le retournement typique de Black Mirror. Il n’arrive jamais vraiment.
Le plus frustrant ? L’épisode tente de cocher toutes les cases des débats contemporains — nostalgie toxique, fainéantise des studios, représentation LGBTQ+ — sans jamais creuser aucun sujet. Il veut critiquer l’industrie du streaming sur Netflix même, ce qui relève d’une audace certaine, mais cette critique reste superficielle. Hôtel Rêverie ressemble à ces décors de cinéma magnifiques mais creux : tout en façade, rien en profondeur.
5ᵉ position : De simples jouets — Le fan service creusé
Quand les Tamagotchis deviennent conscients
Note : 4/10
Cameron, critique de jeux vidéo solitaire, reçoit un jour un prototype révolutionnaire. Pas un simple jeu, mais une véritable forme de vie numérique. Un Tamagotchi nouvelle génération créé par Colin Ritman, le développeur culte de Bandersnatch. L’apparition de Will Poulter devrait réjouir les fans. Elle agace plutôt.
Pourquoi ? Parce que ce caméo forcé sent le calcul marketing à plein nez. Une scène, rien qu’une, pour appâter les spectateurs qui se souviennent du film interactif. Le reste de l’épisode enchaîne les clichés : le geek asocial à la limite de l’autisme, l’escalade lovecraftienne prévisible, le twist deviné dès la dixième minute.
L’idée de départ possède un réel potentiel. Et si nos créations numériques développaient une conscience ? Et si les personnages de jeux vidéo n’étaient pas de simples algorithmes mais des êtres pensants ? Black Mirror a déjà exploré ce territoire avec brio dans USS Callister. Ici, l’exécution rate complètement sa cible. Les effets visuels — aberrations chromatiques, contre-jours stylisés, saturations psychédéliques — ne sauvent pas une progression cousue de fil blanc.
Cameron prend de l’acide pour « comprendre » le langage de ses créatures numériques. Cette séquence, qui devrait être dérangeante, vire au ridicule involontaire. Pire encore : l’épisode hésite constamment entre le sérieux et la parodie. Faut-il rire ? Faut-il trembler ? De simples jouets ne sait pas, et le spectateur non plus.
Le final tente un commentaire sur la violence inhérente à l’humanité, sur notre « imperfection » qui nous distingue des machines. Trop tard. Le message arrive comme un tract politique glissé sous une porte. Et l’expérience immersive développée par Netflix — un QR code pour jouer au jeu montré dans l’épisode — confirme ce qu’on soupçonnait : cet épisode n’existe que pour vendre un produit dérivé. Du cynisme à l’état pur.
4ᵉ position : Des gens ordinaires — L’horreur sous abonnement
Quand la santé devient un service premium
Note : 7/10
Mike et Amanda. Un couple banal, une maison de banlieue américaine, une vie sans histoires. Puis le diagnostic tombe : tumeur cérébrale avancée. Amanda va mourir. Sauf si. Sauf si ils acceptent l’offre de Rivermind, cette start-up qui promet l’impossible : sauvegarder la conscience sur un cloud, remplacer les zones endommagées du cerveau par une version clonée.
Gratuit, évidemment. Enfin, presque. Il y a un détail. Un tout petit détail. Il faut payer un abonnement mensuel. Comme Netflix. Comme Spotify. Comme votre salle de sport que vous n’utilisez jamais. Sauf que là, si vous ne payez pas, votre femme meurt.
Des gens ordinaires frappe là où ça fait mal. Ce n’est pas de la science-fiction lointaine, c’est un miroir tendu au système de santé américain. Les heures supplémentaires s’accumulent. Les dettes s’empilent. Mike sacrifie sa dignité, sa fierté, son humanité même. Il finit par se prostituer intellectuellement sur « Dum Dummies », une plateforme de streaming où l’humiliation rapporte des dollars.
L’épisode aurait pu sombrer dans le pathos. Il reste sobre, clinique, progressivement oppressant. La technologie n’est pas le monstre. Le monstre, c’est le capitalisme qui transforme le droit à vivre en produit de luxe. Le cerveau d’Amanda devient un espace publicitaire. Des réclames envahissent ses pensées. Elle ne s’appartient plus.
Le problème ? Une certaine prévisibilité. On devine assez vite où Charlie Brooker veut nous emmener. Le couple va s’enfoncer, l’abonnement va augmenter, la tragédie va s’amplifier. Le final, apocalyptique et glacial, manque de subtilité. Mais l’effroi demeure. Parce qu’on y touche déjà, à ce cauchemar. Pas besoin d’imaginer un futur dystopique. Il est là, dans nos contrats de mutuelle et nos franchises médicales.
3ᵉ position : USS Callister : Au cœur d’Infinity — L’aventure spatiale retrouvée
Que deviennent les clones numériques après la liberté ?
Note : 7/10
Sept ans. Sept longues années que les fans attendaient la suite de USS Callister, cet épisode culte de la saison 4 où Robert Daly, programmeur tyrannique, torturait des clones numériques de ses collègues dans une simulation façon Star Trek. Les clones finissaient par s’échapper, le laissant prisonnier de son propre enfer virtuel.
Cette suite était risquée. Comment prolonger une fin aussi parfaite ? Charlie Brooker fait le pari de l’humour. Au cœur d’Infinity ne cherche pas à surpasser son prédécesseur en noirceur. Il opte pour la comédie d’aventure, avec juste ce qu’il faut de commentaire social pour rester du vrai Black Mirror.
L’équipage du Callister, désormais libre dans le monde ouvert d’Infinity, doit interagir avec 30 millions de joueurs sans révéler leur véritable nature. Ils ne sont pas des avatars contrôlés par des humains. Ils sont des consciences piégées, des êtres pensants sans existence légale. Pour survivre, ils volent des crédits virtuels. Pour se cacher, ils jouent le jeu.
Cristin Milioti, capitaine fraîchement promue, porte l’épisode avec une énergie communicative. Jimmi Simpson s’amuse visiblement dans son rôle de génie sociopathe devenu allié. La chimie fonctionne, les dialogues crépitent, les rebondissements s’enchaînent. Le format long (90 minutes) permet de développer une vraie intrigue, avec ses détours et ses surprises.
Certes, l’épisode n’atteint pas les sommets d’angoisse du premier. Il préfère divertir qu’effrayer. Mais cette légèreté assumée fait du bien. Black Mirror peut-il raconter des histoires sans nous plonger dans le désespoir ? Apparemment oui. La fin, qui rappelle avec malice un certain film Pixar, laisse la porte ouverte à d’autres aventures. Une suite de suite ? Pourquoi pas.
2ᵉ position : Bête Noire — La vengeance quantique
Quand le harcèlement scolaire rencontre l’ordinateur quantique
Note : 8/10
Maria. Cadre brillante. Vie parfaite. Jusqu’au jour où Verity débarque dans son existence. Verity, cette fille bizarre du lycée, celle qu’on marginalisait, celle qu’on oubliait volontiers. Sauf qu’aujourd’hui, Verity sourit. Un sourire trop large. Un sourire inquiétant.
L’épisode s’ouvre sur une séance de dégustation de chocolat. Ordinaire, presque ennuyeux. Puis le malaise s’installe. Verity est-elle une manipulatrice géniale ou Maria devient-elle paranoïaque ? Charlie Brooker excelle dans cet exercice : brouiller la frontière entre réalité et perception. Le spectateur vacille comme l’héroïne.
La technologie, discrète pendant les trois quarts de l’épisode, surgit avec violence. Verity possède un ordinateur quantique capable de modifier la réalité. Pas de façon spectaculaire. De façon insidieuse. Elle réécrit les souvenirs, change les perceptions, transforme les mensonges en vérités. Chaque mot qu’elle prononce devient réel.
L’idée est vertigineuse. Bête Noire explore une thématique rarement abordée avec cette profondeur : les traumatismes d’adolescence ne disparaissent jamais. On peut conquérir le monde, devenir impératrice de l’univers (littéralement, dans le cas de Verity), rien n’efface l’humiliation subie à quinze ans. La vengeance devient alors le seul horizon possible.
Rosy McEwen incarne Verity avec une intensité déchirante. On comprend sa rage, on ressent sa tristesse abyssale. Et quand la victoire de Maria arrive, pathétique et dérisoire, on réalise qu’il n’y a pas de gagnant dans cette histoire. Juste deux femmes détruites par le poids du passé. Le final, cruel et cynique, laisse un goût amer parfait.
Quelques faiblesses subsistent. La fin arrive un peu brutalement. On aurait aimé explorer davantage les implications de cette technologie. Mais Bête Noire réussit là où tant d’autres épisodes échouent : il raconte une histoire profondément humaine amplifiée par la technologie, pas écrasée par elle.
1ʳᵉ position : Eulogie — La mémoire ne ment jamais
Quand explorer le passé révèle qui nous sommes vraiment
Note : 9/10
Philip. Vieil homme solitaire, aigri, désagréable. Le genre de type qu’on évite dans les soirées. Une start-up le contacte pour créer une « commémoration numérique immersive » d’une vieille connaissance décédée. La technologie ? Rentrer littéralement dans ses vieilles photos. Revivre les souvenirs depuis l’intérieur. Sentir les émotions, retrouver les détails oubliés.
Philip accepte. Pas par gentillesse. Par curiosité, peut-être. Par masochisme, sûrement. Et là commence un voyage douloureux dans un passé soigneusement enfoui. Les souvenirs sont flous d’abord. Troués. Le visage de Carol, la femme disparue, lui échappe constamment. Mais peu à peu, la vérité se dessine. Une vérité qu’il avait transformée, déformée, réécrite pour survivre.
Eulogie rappelle les plus beaux moments de Black Mirror. San Junipero. Be Right Back. Ces épisodes où la technologie ne détruit pas, elle révèle. Elle ne menace pas le monde extérieur, elle érode l’intérieur. Elle gratte le vernis des mensonges qu’on se raconte.
Paul Giamatti livre une performance sublime. Chaque ride de son visage exprime un regret. Chaque silence pèse des tonnes de non-dits. On le déteste au début, cet homme sec et cassant. On le comprend à la fin. On le plaint, même. La technologie d’Eulogie agit comme un sérum de vérité involontaire. Impossible de tricher avec ses propres souvenirs quand ils se déploient devant vous en haute définition émotionnelle.
Oui, on devine assez vite le twist. Philip a menti, y compris à lui-même. Carol n’était pas ce qu’il prétendait. Leur histoire cache des zones d’ombre. Mais cette prévisibilité n’affaiblit pas l’impact. Au contraire. L’épisode mise tout sur l’émotion, sur la déchirure intime. La mise en scène, délicate et retenue, laisse les silences respirer. Les dialogues, rares et justes, touchent sans verser dans le pathos.
Eulogie pose une question terrifiante : et si nos souvenirs, une fois confrontés à la réalité objective, nous rendaient méconnaissables à nos propres yeux ? Et si la nostalgie n’était qu’un mensonge confortable ? Philip découvre qu’il a passé sa vie à fuir une vérité insupportable. La technologie le force à l’affronter. Le résultat est dévastateur et magnifique.
Pas de frisson spectaculaire. Pas de twist énorme. Juste une fêlure intime qui s’élargit lentement jusqu’à tout engloutir. C’est du Black Mirror dans ce qu’il a de plus pur : une tragédie humaine amplifiée par la technologie, un miroir noir qui reflète nos parts d’ombre. Le meilleur épisode de cette saison 7, sans l’ombre d’un doute.
Verdict : Black Mirror a-t-elle retrouvé son mordant ?
La saison 7 de Black Mirror n’est pas parfaite. Elle alterne moments de génie (Eulogie, Bête Noire) et passages ratés (Hôtel Rêverie, De simples jouets). Mais après deux saisons décevantes, Charlie Brooker prouve qu’il peut encore nous surprendre.
Le vrai changement ? Une maturité narrative retrouvée. Moins de gadgets technologiques gratuits, plus d’émotions authentiques. Moins de twists forcés, plus de profondeur psychologique. La série accepte enfin que la meilleure façon de nous terrifier n’est plus de nous montrer des robots tueurs, mais de nous confronter à nous-mêmes dans des situations où la technologie révèle nos faiblesses.
Ces six épisodes posent des questions dérangeantes qui résonnent avec notre époque : jusqu’où aller pour sauver ceux qu’on aime ? Que devient l’identité quand elle est numérisée ? Comment vivre avec des souvenirs réarrangés pour notre confort ? Black Mirror 2025 ne nous avertit plus des dangers à venir. Elle constate : nous y sommes déjà. Maintenant, comment rester humains ?
La réponse varie selon les épisodes. Parfois avec humour (USS Callister), parfois avec cruauté (Bête Noire), souvent avec une mélancolie déchirante (Eulogie). Cette diversité tonale, loin d’affaiblir la saison, en fait la richesse. Black Mirror n’a plus besoin de nous choquer systématiquement. Elle a retrouvé quelque chose de plus précieux : la capacité de nous émouvoir.
