
Après une attente de deux ans, la septième saison de Black Mirror a fait son retour sur Netflix, offrant aux fans de science-fiction et de drames technologiques une nouvelle galerie de récits dystopiques où la société et ses dérives modernes sont scrutées à la loupe. Contrairement aux saisons précédentes, cette salve introduit plusieurs épisodes marquants mêlant habilement l’intime et le universel, tout en poursuivant une réflexion affûtée sur la place de la technologie dans nos vies. Pourtant, tous les épisodes ne brillent pas avec la même intensité. Pour mieux comprendre les failles comme les fulgurances de cette nouvelle collection, plongeons dans une analyse détaillée de chacun, du moins réussi au plus captivant, en examinant aussi bien la narration que la dimension thématique et la portée sociale des intrigues.
L’ouverture de cette saison avec « De simples jouets » met en scène Peter Capaldi dans un Londres futuriste imprégné d’une atmosphère étrange, où la frontière entre intelligence artificielle et vie réelle s’estompe dans un jeu vidéo rétro recréant les tamagotchis du passé, mais en version évoluée et possiblement consciente. Ce pitch prometteur se mue malheureusement en un exercice narratif assez chaotique.
L’originalité du scénario repose sur un hommage plus ou moins bien mené au personnage de Colin Ritman, déjà rencontré dans le court-métrage interactif Bandersnatch. Le faire-valoir est une figure de critique vidéoludique, Cameron, campé par Lewis Gribben, dont la personnalité borderline et l’interprétation parfois forcée tendent à caricaturer la figure du geek isolé, au bord de la folie. Si l’idée d’explorer la création de vie numérique autonome aurait pu résonner comme un vibrant questionnement sur l’émergence d’entités intelligentes, l’angle choisi tombe dans certains clichés redondants.
Voici quelques limites repérées dans l’épisode :
Avec un rythme quelque peu laborieux et un climax manquant d’ampleur dramatique, cet épisode donne l’impression qu’il joue plus la carte du gadget que celle d’une véritable fable spéculative digne de Black Mirror. Son côté amusant réducteur du potentiel Lovecraftien de la technologie se perd sous le poids des clichés. C’est un coup d’essai qui, malheureusement, ne convainc pas totalement et place le curseur très bas pour la suite.
« Hôtel Rêverie » s’aventure dans un tout autre registre en exposant l’impact des nouvelles technologies sur le cinéma et la culture populaire. Avec une durée généreuse d’1h17, cet épisode signé Haolu Wang invite à une plongée dans un remake d’un film classique hollywoodien, tourné au cœur d’une simulation générée par une intelligence artificielle reproduisant le décor et l’ambiance, au point d’effacer la frontière entre fiction et réalité.
Le scénario aborde un florilège de sujets brûlants :
Emma Corrin porte avec justesse le rôle d’une actrice prise dans ce maelström géant, oscillant entre volonté d’émancipation artistique et compromissions. À ses côtés, Awkwafina incarne une productrice cynique, reflet d’une industrie impitoyable où les algorithmes dictent les choix au détriment de la sensibilité humaine.
Dans un style narratif qui mêle subtilement drame et satire, « Hôtel Rêverie » réussit à amorcer une vraie (réflexion) sur la transformation des médias par la technologie — même si la surabondance de clins d’œil à toutes les polémiques actuelles mène parfois à un patchwork un peu indigeste.
Malgré une longueur un peu pesante, l’épisode se distingue par son audace qui tranche avec certaines faiblesses rencontrées ailleurs dans la saison. Son ton hybride et son message implicitement féministe apportent une couche supplémentaire d’intérêt à ce portrait d’une époque où la société s’en remet plus que jamais aux machines pour décider de ce qui doit être vu et aimé.
Dans une veine plus intime et dramatique, « Des gens ordinaires » présente le quotidien bouleversé d’un couple de classe moyenne dont la vie bascule lorsque l’un des deux développe une tumeur au cerveau. La promesse d’une solution médicale high-tech gratuite — une opération cérébrale innovante — cache en réalité une machine économique impitoyable.
La force de cet épisode réside dans sa capacité à inscrire la technologie dans la sphère la plus personnelle, là même où elle expose les individus à la plus cruelle des vulnérabilités :
La progression dramatique est d’autant plus saisissante que la mise en scène choisit un registre clinique, quasi-documentaire, évitant toute emphase inutile. Chaque plan semble mesurer l’effroi sourd qui gagne, impuissant face à un système numérique qui broie ses victimes avec une froide efficacité. La relation du couple gagne en intensité au fur et à mesure que le récit expose les tribulations personnelles enclenchées par la conquête capitaliste du cerveau humain.
Cette approche minimaliste, adossée à des performances très réalistes de Rashida Jones et Chris O’Dowd, inscrit « Des gens ordinaires » parmi les épisodes les plus ancrés dans une réalité plausible et effrayante, invitant le spectateur à une réflexion sur les dérives insidieuses de la technologie, où le progrès se fait au prix du libre arbitre et de l’humanité même.
« Bête noire » surprend agréablement par son mélange de tension psychologique et d’éléments de science-fiction maîtrisés. Ce thriller met en scène Maria, une jeune employée dans une entreprise luxueuse de desserts au chocolat, dont la vie est bouleversée par la réapparition intrusive de Verity, figure du passé et source de tourments anciens.
La mécanique narrative s’appuie sur deux idées puissantes :
Développé et écrit par Charlie Brooker lui-même, l’épisode jongle habilement entre drame humain et satire technologique. Verity utilise un gadget mystérieux pour transformer la fiction en réalité, une interprétation glaçante des conséquences des fake news et manipulations sur les réseaux digitaux. Le retour des traumatismes d’enfance, qui gangrènent la vie adulte, est traité avec une sincérité rare et beaucoup d’émotion.
Ce mélange de comédie noire, de vengeance et de tristesse personnelle, porté par les excellentes performances de Siena Kelly et Rosy McEwen, fait de « Bête noire » un véritable cocktail explosif où science-fiction et drame se croisent à merveille pour dévoiler un portrait cru de la souffrance humaine.
Avec « Eulogie », la série effectue une belle incursion dans le terrain sensible des émotions humaines au travers d’une technologie permettant de pénétrer au cœur de photos anciennes et d’y revivre des souvenirs poignants. Le protagoniste, incarné par Paul Giamatti, découvre un univers où les images ne se contentent plus d’être figées, mais deviennent des espaces immersifs à explorer pour renouer avec son passé.
Cet épisode met en lumière :
Contrairement à certains épisodes où la machine écrase l’individu, « Eulogie » fait preuve d’une délicatesse rare en posant la technologie non comme un ennemi, mais comme un révélateur de la nature humaine. La progression narrative suit une introspection douce-amère qui pointe les failles d’une mémoire toujours en recomposition. Chaque plongée dans l’image dévoile autant des sentiments enfouis que des vérités tues, questionnant la sincérité de ce que l’on veut vraiment se rappeler.
Paul Giamatti offre une performance sobre et convaincante, rendant ce personnage désarmant dans sa quête de rédemption intime. Le jeu entre lumière et ombre, les images mouvantes au cœur de la photographie, confèrent une poésie visuelle rare sous la houlette des réalisateurs Chris Barrett et Luke Taylor.
La surprise majeure de la saison 7 réside dans la suite directe très attendue de l’épisode culte USS Callister. Cette fois, Toby Haynes dirige un segment audacieux d’1h28, offrant un cocktail réussi d’aventure spatiale, de comédie et d’une critique tempérée de la domination technologique.
Au cœur de ce revival, un équipage numérique évolue désormais en dehors des limites fixées par leur créateur, à la découverte d’un univers infini, au cours d’une narration qui transforme la menace en défi joyeux, sans pour autant perdre l’humour et la noirceur caractéristiques de la série.
« USS Callister : Into Infinity » démontre que la série peut encore surprendre, renouveler son esthétique et rester pertinente sans sombrer dans le cynisme excessif ou la froideur. Ce pari d’une série d’anticipation moins sombre, tout en conservant ses ambitions critiques, marque un tournant dans l’évolution de Black Mirror.
Si chaque épisode s’attache à son univers propre, il émerge une thématique forte et répétée qui guide la série depuis sa création : les multiples paradoxes de la technologie dans une société en pleine mutation. Pourtant, alors que certains épisodes innovent dans la narration et l’émotion, d’autres peinent à renouveler le propos, donnant une impression inégale à l’ensemble.
Voici les axes majeurs qui se dégagent dans cette saison :
Le drame et la réflexion cohabitent souvent dans ces six épisodes pour peindre un portrait contrasté d’un avenir pas si lointain parfois, où la frontière entre progrès et régression devient poreuse. Ces récits illustrent ce que la science-fiction peut apporter au regard critique porté sur notre époque, en pointant autant les promesses que les menaces, à découvrir plus en détail à travers cette analyse et critiques détaillées.
Un élément clef qui distingue souvent Black Mirror est la qualité de ses interprètes. La saison 7 ne déroge pas à la règle, avec un panel d’acteurs confirmés et de jeunes talents qui soutiennent brillamment les scénarios parfois complexes. L’alliance entre performances solides et mise en scène soignée contribue grandement à la réussite ou à l’échec émotionnel des épisodes.
Concernant la mise en scène, Toby Haynes marque deux épisodes de son style précis et rythmé. Quant à Haolu Wang et Ally Pankiw, ils osent diverses expérimentations visuelles qui servent plus ou moins efficacement le propos. Le choix des tonalités — sombre, technique, ou plus lumineuse et humoristique — permet de moduler l’impact sur le spectateur et souligne la capacité de cette saison à osciller entre drame, thriller et démarche fun.