Le cinéma adore fabriquer des légendes, beaucoup moins les distribuer équitablement. Avec Alice: Pioneer of Cinema, portée par Bérénice Bejo, l’histoire rattrape enfin l’une de ses grandes oubliées : Alice Guy, première femme à avoir fait de la fiction filmée un terrain de jeu, de pouvoir et d’invention.
Le projet arrive avec un pedigree qui sent le prestige à plein nez : une série en six épisodes, commandée par HBO Max et France Télévisions, et désormais confiée aux ventes mondiales par SND, la branche cinéma et télévision du groupe M6. Autrement dit, on n’est pas dans le petit objet patrimonial bricolé à la va-vite entre deux tournages de pub. On parle d’un drame en costumes, pensé pour l’export, avec une tête d’affiche qui a déjà goûté à l’Olympe grâce à The Artist et à son Oscar du meilleur film en 2012. La boucle est jolie, presque trop : Bejo rejoue une pionnière effacée par l’histoire, dans un projet qui, lui, veut justement remettre les pendules du récit à l’heure. Le cinéma adore les statues ; cette fois, il faut surtout lui rendre sa fondatrice.
Sauf que derrière l’élégance du package, il y a un enjeu plus vaste. Alice Guy, née en 1873 et longtemps reléguée au rang de note de bas de page, a signé des dizaines de films de fiction dès les débuts du médium, bien avant que l’industrie ne se raconte comme une affaire d’hommes en veston et de grands patrons de studio. Son nom circule depuis des décennies dans les cinémathèques, les travaux universitaires, les rééditions militantes ; mais dans l’espace grand public, elle reste une figure de connaisseurs, de ceux qui savent que l’histoire officielle du cinéma a souvent été écrite avec un sérieux biais de casting. D’où l’intérêt de voir un acteur aussi identifié que Bérénice Bejo endosser ce rôle : il ne s’agit pas seulement d’incarner une femme, mais de faire entrer un fantôme dans le salon des séries premium. Quand l’industrie répare ses angles morts, elle le fait rarement par pure bonté d’âme.
Le prestige en costume trois-pièces
En apparence, Alice: Pioneer of Cinema coche toutes les cases du drame historique calibré pour circuler au-delà des frontières françaises : sujet patrimonial, figure féminine forte, production transnationale, diffusion premium, vente internationale confiée à un acteur bien installé du marché. SND, qui a déjà l’habitude de porter des films français vers l’étranger, ne s’y trompe pas : il y a là un potentiel de circulation bien plus large qu’un simple biopic hexagonal. Le titre lui-même joue la carte de la proclamation, presque du manifeste. Pas question de chuchoter l’importance d’Alice Guy, on la brandit comme une évidence qu’on aurait trop longtemps refusé de voir. Et franchement, il était temps de ranger les lunettes opaques.
Le format en six parties n’est pas anodin non plus. La série permet de tenir ensemble le romanesque, la reconstitution et la démonstration historique sans se faire avaler par le rythme d’un long métrage de deux heures qui voudrait tout dire et finirait par mâcher son propre sujet. Ici, on peut respirer, installer le contexte, montrer les rapports de force, faire exister les ateliers, les plateaux, les débuts du langage cinématographique. Bref, raconter non seulement une femme, mais un moment où tout restait à inventer. Le costume fait vendre, mais l’histoire du cinéma, quand elle est bien tenue, fait encore mieux.
Bejo, miroir d’une autre pionnière
Il y a aussi un joli jeu de reflets entre Bérénice Bejo et Alice Guy. Bejo n’est pas une star industrielle au sens hollywoodien du terme, mais elle a cette aura particulière des actrices qui savent passer du drame intime au récit patrimonial sans perdre leur gravité ni leur souplesse. Dans The Artist, elle incarnait déjà une mémoire du cinéma, celle du muet, du passage d’un monde à l’autre, du corps qui doit parler quand les mots se taisent. La voilà désormais dans la peau d’une femme qui, elle aussi, a participé à faire naître un langage. On ne pouvait pas rêver meilleur écho méta. Le casting devient commentaire, et le commentaire devient matière dramatique. Pas mal, non ?
Ce genre de projet dit aussi quelque chose de l’époque. Depuis quelques années, les plateformes et les chaînes cherchent des récits capables d’adosser le prestige à une lecture contemporaine : femmes invisibilisées, figures oubliées, relectures d’archives, réhabilitation de noms qu’on a trop longtemps laissés dans l’ombre. C’est parfois du marketing en robe de chambre, parfois une vraie nécessité culturelle. Ici, les deux peuvent cohabiter sans se bouffer le nez. Si la série tient ses promesses, elle pourrait faire pour Alice Guy ce que certains films ont fait pour d’autres pionniers : sortir un nom des notes de bas de page et lui rendre une chair, une voix, une présence. Passer le flambeau à une actrice d’aujourd’hui pour rallumer une pionnière d’hier, voilà un joli tour de passe-passe.
La mémoire, ce vieux film qu’on remonte au banc de montage
Au fond, Alice: Pioneer of Cinema arrive à un moment où le récit des origines du cinéma se recompose sous nos yeux. Les institutions culturelles, les chaînes, les plateformes et les distributeurs ne vendent plus seulement des œuvres ; ils vendent des réparations symboliques. Et quand ça marche, ça peut avoir un vrai effet domino : un nom revient, une filmographie se redécouvre, une génération de spectateurs comprend que l’histoire du cinéma n’a jamais été un club fermé de messieurs très sûrs d’eux. Alice Guy n’a pas besoin d’être sacralisée à la va-vite. Elle a besoin d’être vue, enfin, avec la place qui lui revient.
Reste à voir si la série saura éviter le piège habituel du biopic en velours : l’hagiographie bien peignée, le grand homme ou la grande femme transformé en icône sans aspérités, le récit qui confond hommage et mise sous cloche. Mais avec un tel sujet, un tel visage et une telle circulation internationale en embuscade, on tient déjà mieux qu’un simple produit de prestige. On tient peut-être un petit acte de correction historique. Et ça, dans un paysage saturé de franchises qui recyclent les mêmes mythologies jusqu’à l’os, ça fait presque figure de coup d’éclat. Parfois, le vrai spectacle, c’est de voir le cinéma rendre enfin à l’une des siennes ce qu’il lui doit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




