À l’époque où la télévision américaine savait encore faire de la croisière un argument de vente, Alan Hale Jr. a réussi un joli numéro d’équilibriste dans The Love Boat : deux passages, deux personnages, zéro complexe. Et quelque part, c’est tout l’art d’une série qui transformait le guest-star system en machine à nostalgie bien huilée.

Diffusée sur ABC pendant neuf saisons, de 1977 à 1986, The Love Boat a été l’un des grands produits de confort de la télévision américaine de l’ère Aaron Spelling. Le principe tenait sur un ticket de croisière : chaque épisode d’une heure empilait trois intrigues, mélangeant romance, comédie et petit drame sans jamais pousser le bouchon trop loin. Le public venait pour l’évasion, pas pour se faire secouer. Et le casting invité faisait le reste : Gene Kelly, Ginger Rogers, Janet Jackson, Martin Short, Tom Hanks… la série a aligné les noms comme d’autres alignent les bouteilles au bar. Une vraie machine à fantasmes télévisuelle, propre, lisse, redoutablement efficace.

Dans ce décor, Alan Hale Jr. n’était pas un inconnu de passage. Le comédien restait associé à son rôle le plus célèbre, celui du Skipper dans Gilligan’s Island, sitcom devenue culte bien après sa diffusion initiale. Mais sa carrière ne se résume pas à cette image de capitaine jovial : Hale Jr. a aussi beaucoup travaillé dans le western télévisé, a porté la série d’espionnage Biff Baker U.S.A. au début des années 1950, et a multiplié les apparitions dans des productions populaires. En 1979, il revient d’ailleurs dans l’orbite de Sherwood Schwartz avec The Castaways on Gilligan’s Island, après Rescue from Gilligan’s Island en 1978. Bref, le monsieur ne chômait pas. Le type savait naviguer entre les formats sans jamais perdre son cap.

Et c’est là que The Love Boat devient plus malin qu’il n’y paraît : la série ne se contente pas d’accueillir Alan Hale Jr., elle le recycle, le dédouble et joue avec sa propre mémoire.

Le retour du Skipper, sans le Skipper

En 1979, Hale Jr. embarque pour la première fois à bord du Pacific Princess dans l’épisode intitulé The Harder They Fall/The Spider Serenade/Next Door Wife. Il y incarne Jack McTigue, ancien boxeur et vice-président de la compagnie de croisière, qui croise son vieux rival Ed “Flash” Taylor, joué par Milton Berle. Le duo fonctionne à plein régime : piques, ego froissés, retrouvailles venimeuses, puis affrontement sur le ring. L’affaire se termine même dans un chaos assez délicieux, avec Captain Stubing lui-même mis KO dans la bagarre. On est loin du naturalisme à la Cassavetes, évidemment, mais ce n’est pas le sujet. Le plaisir vient de la mécanique comique, de la complicité entre vétérans et de cette façon très télé de faire du passé un gag.

Le plus savoureux, c’est que cette apparition ne repose pas seulement sur le clin d’œil. Hale Jr. y joue un personnage qui a vécu, encaissé, vieilli, et qui garde sa dignité cabossée. Dans une télévision qui aime tant la réassurance, le voir face à Berle, autre monument du petit écran, donne à l’ensemble un petit parfum de passing de témoin entre monstres sacrés. Pas de grand discours, pas de tragédie : juste deux vieux briscards qui se renvoient la balle avec une précision de boxeurs de salon. Et franchement, ça tient debout. On a vu bien des guest stars venir faire de la figuration chic ; là, il y a un vrai numéro d’acteur.

Affiche de La croisière s'amuse
Affiche de La croisière s'amuse

Le romancier, la fille, et le petit piège sentimental

Alan Hale Jr. revient ensuite en 1982, dans la saison 5, épisode 25, au sein de l’histoire Burl of My Dreams/Meet the Author/Rhymes, Riddles, and Romance. Cette fois, il joue Gus Dolan, auteur de romans policiers à succès, courtisé par un exécutif de l’édition, Paul Reese, incarné par Jared Martin. Le ressort narratif est classique, presque mécanique : Reese tente de décrocher la signature de Dolan et s’approche de sa fille Kathy, jouée par Georgia Engel, avant que le stratagème ne lui explose au visage. L’intrigue bascule alors vers la romance, comme souvent dans The Love Boat, où les sentiments servent de carburant à des scénarios calibrés au millimètre.

Ce second passage est plus discret que le premier, mais il dit quelque chose d’assez fin sur la série et sur Hale Jr. Lui qui a longtemps incarné des figures de loyauté, de camaraderie ou d’autorité bonhomme se retrouve ici en écrivain à secret, pivot d’une intrigue sentimentale qui le dépasse un peu. Ce n’est pas un rôle de composition spectaculaire ; c’est plutôt une présence, une texture, un visage familier qui donne de l’épaisseur à un épisode construit comme un petit théâtre de la séduction. Et c’est précisément pour ça que ça fonctionne. The Love Boat savait très bien que la mémoire du spectateur valait parfois plus qu’un rebondissement.

Il faut aussi replacer ça dans le paysage télévisuel du début des années 1980. ABC aligne alors The Love Boat et Fantasy Island dans sa case du samedi soir, avec Aaron Spelling en grand ordonnateur de divertissements à haute rotation. La logique est limpide : fidéliser le public avec des formats rassurants, des stars reconnaissables et des récits qui se consomment sans effort. Hale Jr. s’inscrit parfaitement dans cette économie-là, lui qui a toujours eu ce talent rare de sembler immédiatement à sa place, même quand le scénario n’a rien de renversant. Un acteur de télévision au sens noble : celui qui sait faire exister un épisode entier sans voler la vedette au concept.

Une dernière escale avant l’animation bizarre

Après cette seconde traversée, Alan Hale Jr. ne reviendra plus en prise de vues réelles à bord du paquebot d’Aaron Spelling. Son dernier rôle télévisé avant de prêter sa voix au Skipper dans l’étrange Gilligan’s Planet sera donc ce passage sur The Love Boat. Ce détail a quelque chose d’assez touchant, presque modeste : comme si la télévision américaine avait refermé une boucle en lui offrant un dernier salut dans une série qui, elle aussi, vivait de retours, de visages connus et de souvenirs recyclés.

On pourrait y voir une simple anecdote de casting. Ce serait un peu court. Dans le fond, ces deux apparitions racontent une époque où les séries savaient capitaliser sur leurs icônes sans encore les broyer dans le cynisme industriel. Pas de reboot en mode table rase, pas de franchise qui s’étrangle elle-même à force de vouloir tout rentabiliser. Juste un acteur, deux rôles, et une série qui comprend que le plaisir du spectateur passe aussi par la reconnaissance. Parfois, la télévision a du flair. Parfois, elle a juste du panache. Là, elle avait les deux.

Part.
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