
Quand Strange New Worlds transforme une maxime culte en passe-droit pour la magie, Spock et Pelia font le boulot
Dans Star Trek: Strange New Worlds, la saison 4 continue de faire ce que la franchise sait faire de mieux quand elle a un peu d’air : prendre un grand concept de SF, le retourner comme une crêpe et en faire une blague savante. Cette fois, c’est Arthur C. Clarke qui passe à la casserole, avec une citation si connue qu’on la croit sortie de 2001: A Space Odyssey alors qu’elle vient d’ailleurs.
Pour remettre les choses à leur place, l’épisode Once La’an a Time s’inscrit dans la lignée directe de The Elysian Kingdom, déjà diffusé en saison 1. On y retrouvait cette petite folie très Strange New Worlds : une entité psychique planquée dans une nébuleuse projetait l’équipage de l’Enterprise dans un récit fantasy, avec costumes médiévaux, rôles inversés et acteurs en roue libre contrôlée. Le principe n’a rien d’un gadget : c’est un vieux moteur de la série, qui aime faire dérailler son propre sérieux pour mieux rappeler que Star Trek a toujours été une machine à idées avant d’être une usine à vaisseaux. Ici, le décor du royaume d’Elysian revient sous une forme encore plus étrange, tandis que La’an, incarnée par Christina Chong, se retrouve face à une version idéalisée d’elle-même. Et forcément, ça remue plus que les épées en plastique. Dans Star Trek, la fantaisie n’est jamais là pour faire joli : elle sert à dévisser les personnages.
Autre joli coup de la série : faire surgir Spock, joué par Ethan Peck, au moment précis où Pike s’étonne de voir de la “vraie” magie à l’œuvre. Le demi-dieu à oreilles pointues répond alors avec la formule d’Arthur C. Clarke, cette idée que toute technologie suffisamment avancée devient indiscernable de la magie. Le gag fonctionne parce qu’il dit tout de Star Trek en une ligne : la saga n’a jamais cessé de traiter le futur comme un terrain d’émerveillement rationnel. On n’est pas dans l’ésotérisme, on est dans l’hypothèse scientifique poussée jusqu’au vertige. Et ça, la série le comprend mieux que bien des blockbusters qui confondent encore “mystère” et “flou artistique”.
La référence à Clarke n’est pas seulement un clin d’œil de scénariste content de lui. Elle renvoie à une histoire beaucoup plus large, celle d’un auteur qui, dès son essai Profiles of the Future: An Enquiry into the Limits of the Possible en 1962, cherchait à déplacer la ligne de crête entre le pensable et l’impensable. Sa fameuse loi numéro 3 a depuis été recyclée à toutes les sauces, de Thor à quantité de séries de SF, parce qu’elle résume en une phrase un fantasme très hollywoodien : si on ne comprend pas quelque chose, c’est peut-être juste qu’on n’a pas encore le bon manuel d’utilisation. Pas besoin d’en faire des tonnes, la formule a déjà la classe d’un monolithe noir. Chez Clarke, le futur n’est pas magique : il est seulement en avance sur notre vocabulaire.
Et puis il y a Pelia, incarnée par Carol Kane, qui vient piquer la scène avec ce mélange de nonchalance et d’absurde qui fait d’elle l’un des meilleurs petits poisons de la série. Son personnage, membre des Lanthanites, est déjà une merveille de continuité élastique : elle a vécu assez longtemps pour croiser Pythagore, traîner avec Cary Grant, bosser comme roadie pour les Grateful Dead et, oui, prétendre avoir connu Clarke. Dans Once La’an a Time, elle ajoute une couche supplémentaire au mythe en affirmant avoir été consultante sur 2001: A Space Odyssey. La vanne est délicieuse parce qu’elle joue sur le flou entre l’histoire réelle du film et la mythologie interne de Star Trek. Kubrick et Clarke ont coécrit le scénario du film sorti en 1968, tandis que le roman est paru peu après, sous la seule signature de Clarke. La série, elle, s’autorise à faire comme si Pelia avait tout vu, tout vécu, tout anticipé. À son âge, après tout, pourquoi se gêner ?
Ce qui rend la séquence maligne, c’est qu’elle ne se contente pas de citer un classique pour faire plaisir aux fans à lunettes. Elle rappelle que Star Trek: Strange New Worlds appartient à cette branche rare de la SF télévisée qui accepte de jouer avec ses propres codes sans les mépriser. La série peut aligner du technobabble, des enjeux émotionnels et des détours de comédie sans perdre sa colonne vertébrale. C’est même l’inverse : plus elle assume le bricolage, plus elle paraît solide. On est loin de certaines franchises qui empilent les références comme des cartes de visite. Ici, le clin d’œil a une fonction dramatique, presque philosophique. La bonne SF ne dit pas “regardez comme je cite bien”, elle dit “regardez comme le monde est plus vaste que notre petit confort mental”.
Le plus beau, au fond, c’est que cette citation de Clarke tombe au moment où La’an doit affronter sa propre image fantasmée. La série ne parle donc pas seulement de technologie ou de magie, mais de projection : ce qu’on croit voir, ce qu’on voudrait être, ce qu’on refuse d’admettre. C’est très Star Trek dans l’esprit, très contemporain dans la forme, et franchement pas bête du tout. La franchise a souvent eu le chic pour faire passer des idées métaphysiques dans des épisodes qui ressemblent à des divertissements de prime time. Là, elle remet ça avec une aisance presque insolente. Et Pelia, dans le rôle de la vieille taupe cosmique qui a tout vu, tient la boutique avec un aplomb qui ferait passer un monstre sacré pour un stagiaire. Le futur, chez Star Trek, a toujours eu un accent de vieille dame qui sait très bien où elle va.
Au bout du compte, la citation de Clarke ne sert pas à faire savant, mais à rappeler une évidence que la SF oublie parfois quand elle se prend trop au sérieux : l’inconnu n’est pas un trou noir narratif, c’est une invitation. Et Strange New Worlds a justement compris qu’on pouvait tendre la main vers le mystère sans cesser de sourire. Ce n’est pas si fréquent. C’est même assez chic. Et, entre nous, ça change des univers étendus qui se regardent pousser des ailes en carton. Quand Star Trek cite Clarke, ce n’est pas pour faire la leçon : c’est pour nous rappeler qu’on n’a encore rien vu.