Avant d’être le Skipper de Gilligan’s Island, Alan Hale Jr. a traîné sa carrure dans une série de guerre NBC de 1957 que plus grand monde n’a en tête. Northwest Passage, c’est le genre de curiosité télé qui rappelle qu’Hollywood adore recycler ses visages avant de leur coller une étiquette définitive.

Diffusée sur NBC pendant une seule saison de 26 épisodes en 1957-1958, Northwest Passage s’inspirait du roman de Kenneth Roberts publié en 1937, déjà passé par le cinéma avec le film de Spencer Tracy sorti en 1940. L’histoire prend pour toile de fond la guerre de la Conquête, ou French and Indian War, conflit nord-américain mené entre 1754 et 1763, avec Britanniques, Français et alliés autochtones au milieu du bazar. La série suivait Major Robert Rogers, chef des Rogers’ Rangers, incarné par Keith Roberts, aux côtés de Buddy Ebsen, Don Burnett et Philip Tonge. On est loin du petit divertissement du mardi soir : la série misait sur le drame militaire, les escarmouches, l’espionnage et les prisons de guerre. Bref, du costume, du canon et des mâchoires serrées.

Le plus savoureux, c’est que la série a attiré quelques beaux noms derrière la caméra. Jacques Tourneur, l’homme de Cat People, I Walked with a Zombie et Out of the Past, a signé plusieurs épisodes, tout comme George Waggner, réalisateur de The Wolf Man. Pas exactement une équipe de bricoleurs. Et pourtant, malgré ce pedigree, Northwest Passage a fini dans la catégorie des séries qu’on exhume plus qu’on ne revoit. Sur le papier, NBC tenait un programme de prestige ; dans les faits, on se retrouve avec une série historique très sérieuse, très raide, et aujourd’hui surtout intéressante pour les archéologues de la télé. Le genre de programme qui sent le cuir, la poudre et la morale d’époque.

Le Skipper avant la bouée

Dans le deuxième épisode, intitulé The Red Coat, Alan Hale Jr. apparaît dans le rôle de Sam Beal. Ce n’est pas un caméo de star au sens moderne, plutôt une halte de professionnel : Hale enchaînait alors les tournages à une vitesse industrielle, passant d’un plateau à l’autre sans faire de manières. Et c’est bien là qu’on voit le malentendu autour de sa carrière. On a retenu le grand gaillard comique, le compagnon de route de Bob Denver dans Gilligan’s Island, mais Hale Jr. avait déjà une solide filmographie derrière lui depuis 1941, avec des passages par les comédies étudiantes, les films de guerre et les séries télé à répétition. Le type savait jouer les durs, les seconds couteaux et les bons gros costauds sans jamais forcer le trait.

Affiche de Le Grand Passage
Affiche de Le Grand Passage

Sa présence dans Northwest Passage dit quelque chose de la télévision des années 1950 : un espace où les acteurs circulaient d’un registre à l’autre avec une liberté qu’on a un peu perdue depuis l’ère des franchises et des têtes d’affiche verrouillées par contrat. Avant que le star system télé ne se fige, un acteur pouvait être un soldat, un rustre, un père de famille, puis devenir un clown de sitcom. Hale a justement construit sa légende sur cette plasticité. Il n’a pas attendu qu’on lui donne un rôle définitif pour exister ; il a empilé les apparitions, les séries, les films, les petites et les grosses machines. Pas glamour, mais sacrément efficace.

Une série qui n’a pas bien vieilli, et ce n’est pas qu’une affaire de poussière

Évidemment, revoir Northwest Passage aujourd’hui, c’est aussi se frotter à un imaginaire colonial qui a mal tourné dans son jus. La série emploie encore le terme « Indian » pour désigner les peuples autochtones, et plusieurs rôles autochtones sont confiés à des acteurs blancs. On n’est pas dans la surprise, on est dans le standard télévisuel de l’époque, ce qui n’excuse rien mais explique le cadre. La série voulait faire grave, elle fait surtout date. Et comme souvent avec ces fictions de guerre des années 1950, la solennité masque mal une vision du monde très datée. Le passé ne revient jamais tout propre, il revient avec ses angles morts.

Reste que l’objet a de l’intérêt, précisément parce qu’il condense une télévision de transition : encore très théâtrale dans son jeu, déjà très industrielle dans son rythme, et déjà capable de faire venir des cinéastes de haut rang pour quelques épisodes. La série n’a pas la mémoire populaire d’un grand classique, mais elle raconte quelque chose de la circulation des talents à la télévision américaine d’après-guerre, quand un acteur pouvait traverser les genres sans que personne ne lui demande de choisir son camp. Alan Hale Jr., lui, a fini par trouver le rôle qui l’a fixé dans l’imaginaire collectif. Avant ça, il avait déjà fait le boulot. Le Skipper est né là, dans ces détours où la télé range ses futurs visages dans des cases qu’elle oubliera ensuite.

Et c’est peut-être ça, le vrai charme de Northwest Passage : moins la série elle-même que la sensation de tomber sur une pièce de musée encore branchée sur le secteur. On y voit un futur visage familier avant son grand numéro, un acteur qui fait son chemin sans bruit, et une télévision qui croyait encore pouvoir parler d’histoire en fronçant les sourcils. On a connu plus léger, plus propre, plus consensuel. Mais pour le coup, le vieux NBC a laissé une drôle de trace. Pas un monument, plutôt un caillou dans la chaussure de la mémoire télé.

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