Le carton, l’attente, puis le coup de massue. Depuis mars 2025, les spectateurs d’Adolescence oscillent entre fascination et fébrilité, espérant une suite à cette mini-série qui a secoué Netflix comme rarement. L’annonce est tombée : une saison 2 existe bien dans les esprits de Stephen Graham et Jack Thorne. Seulement voilà, elle ne sortira pas avant trois, peut-être quatre ans. Et ce ne sera pas la suite de l’histoire de Jamie.
L’essentiel à retenir
- Plan B Entertainment (société de Brad Pitt) confirme des discussions pour une nouvelle saison
- Stephen Graham annonce un délai de 3 à 4 ans avant toute diffusion
- Format anthologique privilégié : une nouvelle histoire, pas de suite directe
- Maintien du plan-séquence et de l’ADN de la série
- 142,6 millions de vues : troisième série anglaise la plus regardée sur Netflix
Quand l’euphorie du succès rencontre la patience forcée
Quatre épisodes. Un plan-séquence impitoyable. Une tension qui vous retourne l’estomac. Adolescence a débarqué sur Netflix en mars 2025 et ne l’a plus quitté. La série a réalisé 142,6 millions de vues, se classant à la troisième place des fictions anglophones les plus vues de l’histoire de la plateforme, derrière Squid Game et Mercredi. Rares sont les programmes qui parviennent à conjuguer succès critique (91/100 sur Metacritic, 99 % sur Rotten Tomatoes) et popularité massive.
Le 11 janvier dernier, lors de la 83ᵉ cérémonie des Golden Globes, Stephen Graham remportait le prix du meilleur acteur dans une mini-série pour son rôle d’Eddie Miller, père désemparé d’un adolescent accusé de meurtre. Interrogé dans la foulée par Deadline, l’acteur britannique a livré une confidence troublante : « Je ne peux pas répondre à cette question, car elle est enfouie au plus profond de mon esprit et de celui de Jack Thorne. Nous la ressortirons dans trois ou quatre ans, alors restez à l’écoute. » Autant dire une éternité dans l’univers du streaming, où les productions s’enchaînent à un rythme effréné.
Le dilemme narratif d’une œuvre close
L’histoire de Jamie Miller est terminée. Le jeune Owen Cooper, devenu à quinze ans le plus jeune comédien à remporter un Emmy Award pour un second rôle, a incarné un personnage dont l’arc narratif ne laisse aucune place à l’extension. Le meurtre de Kate Leonard, la spirale de radicalisation masculine, les interrogatoires glaçants : tout a été dit. Jack Thorne l’avait martelé en décembre : il n’y aurait pas de suite à proprement parler.
Pourtant, Dede Gardner et Jeremy Kleiner, co-présidents de Plan B Entertainment, la société de production de Brad Pitt, ont confirmé en avril des discussions avec le réalisateur Philip Barantini. L’objectif : « élargir l’ouverture, rester fidèle à l’ADN de la série, ne pas être répétitif ». Traduire cette volonté en récit constitue le véritable défi. Impossible de rejouer la même partition sans tomber dans la répétition. La solution envisagée ? Un format anthologique, à l’image des saisons de Monstres sur Netflix, qui s’attaquent à différents profils criminels (Jeffrey Dahmer, les frères Menendez, bientôt Ed Gein).
Conserver l’esthétique du plan-séquence
Hannah Walters, productrice exécutive et compagne de Stephen Graham, a été formelle : si nouvelle saison il y a, elle devra impérativement conserver le tournage en plan-séquence. Cette exigence technique n’est pas un simple caprice formel. Elle constitue l’épine dorsale émotionnelle d’Adolescence, obligeant le spectateur à accompagner chaque seconde, chaque respiration, chaque silence oppressant sans échappatoire. Reproduire cette prouesse pour une nouvelle histoire, avec d’autres personnages et un autre contexte, représente un pari aussi risqué qu’ambitieux.
Philip Barantini, qui a orchestré cette mécanique de précision (multiples répétitions en amont, chorégraphie millimétrique des caméramans), avait d’ailleurs confié sa prudence en décembre : « Nous avons réussi un coup de maître, tant au niveau du tournage que de la portée du film. Cela ne signifie pas pour autant que tous nos projets futurs ne pourront pas s’inspirer de cette même philosophie. » Entre les lignes, une inquiétude légitime : comment égaler l’inégalable ?
Un phénomène qui dépasse la fiction
Au-delà des audiences vertigineuses, Adolescence a provoqué un séisme culturel et politique. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a salué l’impact de la série au sein de son propre foyer. Netflix a rendu le programme accessible gratuitement aux établissements scolaires britanniques. En France, Élisabeth Borne, alors ministre de l’Éducation nationale, a annoncé en juin que cinq séquences pédagogiques seraient proposées aux collégiens à partir de la série.
Les thématiques abordées (cyberharcèlement, masculinité toxique, influence des sphères masculinistes en ligne) ont transformé la fiction en outil de sensibilisation. Rares sont les programmes capables de franchir la frontière entre divertissement et débat public. Adolescence l’a fait avec une violence narrative qui laisse des traces durables.
L’attente comme stratégie
Trois ou quatre ans. Ce n’est pas un hasard. Stephen Graham et Jack Thorne veulent laisser retomber la pression, digérer le succès, prendre le temps de trouver l’angle juste. Précipiter une saison 2 serait le meilleur moyen de galvauder l’héritage de la première. L’équipe créative en est consciente, et c’est rassurant. Brad Pitt, qui a défendu le projet avec acharnement après le refus d’Amazon avant que Netflix ne le récupère, soutient cette approche patiente.
Pour les spectateurs, l’annonce provoque un mélange de soulagement et de frustration. Savoir qu’une suite existe quelque part, enfouie dans les carnets de Graham et Thorne, offre une perspective réconfortante. Mais attendre trois ans dans l’univers du streaming, où les saisons se succèdent en quelques mois, ressemble à une épreuve d’endurance.
Les scénarios possibles pour une anthologie
Quel sujet pourrait justifier le retour d’Adolescence ? Les pistes ne manquent pas : un autre profil d’adolescent radicalisé, un féminicide sous un autre angle, les dérives des réseaux sociaux dans un contexte différent, les failles du système judiciaire face à la jeunesse délinquante. L’essentiel sera de ne pas tomber dans le recyclage thématique. La série a ouvert une brèche dans la représentation de la violence juvénile et de ses racines sociétales. Pour qu’une saison 2 ait du sens, il faudra qu’elle explore un territoire vierge, tout aussi urgent.
Stephen Graham et Jack Thorne devront également décider s’ils souhaitent conserver une dimension britannique ou élargir géographiquement le propos. La radicalisation en ligne, les sphères masculinistes, le cyberharcèlement ne connaissent pas de frontières. Une nouvelle itération pourrait se dérouler dans un autre pays anglophone (États-Unis, Australie, Canada) ou même oser le pari d’une version non anglophone avec sous-titres. Netflix, habitué aux productions internationales, ne s’y opposerait probablement pas.
Owen Cooper ne reviendra pas
C’est l’une des certitudes : le jeune Owen Cooper, révélation absolue de la première saison, ne sera pas de l’aventure. Stephen Graham l’avait déjà évoqué en juin : « Si on devait recommencer, est-ce que j’aimerais que ce soit à nouveau le cas ? Avec une histoire complètement différente ? Oui. » Pas de Jamie bis, donc. La série devra trouver un nouveau visage, un autre jeune acteur capable de porter le poids d’un personnage aussi complexe. Sacré défi de casting en perspective.
Les créateurs pourraient également choisir de déplacer le curseur générationnel. Et si la saison 2 s’intéressait aux adultes confrontés aux mêmes mécanismes de radicalisation ? Ou aux parents tentant de détecter les signaux d’alerte ? Le format plan-séquence se prêterait parfaitement à un huis clos familial tendu, à une confrontation entre générations, à une garde à vue d’un autre type. Les possibilités sont multiples, à condition de ne pas trahir l’exigence de la première saison.
En attendant 2028 ou 2029, Adolescence continue son chemin, loin des écrans mais profondément ancré dans les consciences. Preuve que certaines œuvres dépassent leur statut de divertissement pour devenir des marqueurs culturels. La saison 2 aura du mal à égaler cet impact. Mais peut-être est-ce justement pour cela qu’elle prendra son temps.
