
Quand le héros de X-Men hérite d’une adaptation trop sage pour Ursula K. Le Guin
Il y a des rôles qui sentent la rampe de lancement, et d’autres qui ressemblent plutôt à une marche arrière en pleine lumière. Earthsea, mini-série fantasy de 2004 portée par Shawn Ashmore, appartient à cette deuxième catégorie : un projet né dans l’ombre du raz-de-marée Le Seigneur des anneaux, avec l’ambition d’attraper au vol la poule aux œufs d’or du moment, mais sans le coffre, ni la magie, ni le panache.
Pour comprendre le cas Earthsea, il faut revenir au début des années 2000, quand Hollywood et la télévision américaine se sont mis à courir après la fantasy comme des gamins après un camion de bonbons. Le premier Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson sort en 2001, engrange plus de 890 millions de dollars dans le monde pour La Communauté de l’anneau, puis la machine s’emballe avec une trilogie qui redéfinit le genre au cinéma. En face, les chaînes câblées veulent leur part du gâteau, leur royaume, leur saga, leur petit Olympe domestique. Sci-Fi Channel, avant de devenir Syfy, tente donc le coup avec une adaptation de Earthsea, les romans d’Ursula K. Le Guin, publiés à partir de 1968 et considérés comme des monuments de la fantasy littéraire. Sur le papier, on tient un trésor. À l’écran, c’est une autre histoire. Le problème n’est pas l’idée : c’est l’exécution, et là, ça coince sévère.
Dès le casting, pourtant, il y a de quoi lever un sourcil intéressé. Shawn Ashmore sort de X-Men (2000) et X2: X-Men United (2003), deux films qui ont contribué à remettre le blockbuster de super-héros sur ses rails. Danny Glover, Kristin Kreuk, Robert Lieberman à la réalisation : l’équipe a de la gueule, sans parler du matériau d’origine, assez solide pour faire trembler n’importe quel studio un peu sérieux. Sauf que Earthsea n’est pas un film de studio calibré pour la salle obscure, mais une mini-série en deux parties, pensée pour la télévision câblée. Et la différence, on la sent à chaque plan : moins de souffle, moins de moyens, moins de cette sensation de monde habité qui fait qu’on croit à la légende. La fantasy sans vertige, c’est un dragon en carton.
Dans l’histoire de Earthsea, un amulette censée maintenir l’équilibre entre humains et dragons se brise, un fragment disparaît, et Ged, jeune sorcier joué par Ashmore, doit remettre un peu d’ordre dans ce bazar cosmique. Le pitch a tout du grand récit initiatique, avec sa quête, sa menace politique, son imaginaire de forces anciennes et de pouvoirs mal maîtrisés. Mais la mise en scène de Robert Lieberman ne transforme jamais ce canevas en aventure mémorable. On sent l’adaptation qui coche les cases sans les embraser, comme si elle avait peur de déranger le mobilier. Et dans la fantasy, la tiédeur, c’est souvent la mort.
Le contexte industriel n’aide pas. Au milieu des années 2000, les chaînes cherchent à concurrencer les franchises cinéma avec des productions plus modestes, mais elles n’ont ni les budgets pharaoniques, ni les équipes d’effets spéciaux, ni la patience de la construction mythologique. Peter Jackson, lui, avait des centaines de millions de dollars, des années de préparation et une armée d’artisans. Sci-Fi Channel, elle, avait surtout une fenêtre de diffusion à remplir et l’espoir de capter un public déjà gavé de fantasy. Résultat : Earthsea ressemble à une adaptation qui vise haut mais qui atterrit sur un tapis élimé. On n’est pas dans la grande épopée, on est dans le brouillon qui a oublié de devenir un film.
Autre valeur du dossier : la réception de l’autrice elle-même. Ursula K. Le Guin a publiquement exprimé sa colère face à l’adaptation, estimant qu’on avait parlé en son nom sans la consulter réellement. Et là, on touche au péché originel de tant d’adaptations littéraires : prendre un univers, le brandir en vitrine, puis en extraire tout ce qui le rend singulier. Chez Le Guin, Earthsea n’est pas seulement une histoire de magie ; c’est une réflexion sur le langage, l’équilibre, le pouvoir et la responsabilité. Si on retire ça, il reste quoi ? Des costumes, un royaume, un mage débutant, et une promesse de grandeur qui sonne creux. Pas de quoi faire frissonner les dragons.
La critique de l’époque n’a pas été tendre non plus, et le temps n’a pas arrangé les choses : la mini-série traîne aujourd’hui une réputation franchement calamiteuse, avec des évaluations très basses sur les plateformes de spectateurs. Ce qui n’empêche pas le projet d’être instructif, presque malgré lui. Earthsea raconte moins une aventure fantasy qu’un moment précis de l’histoire des images : celui où la télévision a voulu se hisser au niveau du cinéma de genre, sans encore posséder les armes pour le faire. C’est un échec, oui, mais un échec révélateur. Le problème n’est pas seulement qu’on a raté Le Guin ; c’est qu’on a cru qu’un grand nom suffisait à fabriquer du grand cinéma. Spoiler : non.
Pour Shawn Ashmore, Earthsea a eu des airs de faux tremplin. Après avoir incarné Bobby Drake dans la saga X-Men, il pouvait raisonnablement espérer que ce rôle principal dans une fantasy télévisée lui ouvre d’autres portes. Au lieu de ça, il s’est retrouvé coincé entre un projet mal reçu et un autre passage compliqué dans X-Men: The Last Stand (2006), souvent rangé parmi les opus les moins aimés de la franchise. On ne va pas refaire sa carrière à coups de si, mais il y avait là un moment charnière, un de ces instants où un acteur peut basculer vers le statut de tête d’affiche durable ou redevenir un solide second couteau. La suite a montré qu’il avait surtout choisi la constance, pas l’ascension fulgurante.
Et puis il y a cette petite ironie qui fait tout le sel du cinéma de genre : les œuvres qu’on croit secondaires deviennent parfois des objets de culte, tandis que les adaptations les plus attendues s’écrasent comme des soufflés. Earthsea n’a pas eu ce destin-là. Elle reste le souvenir d’une occasion manquée, d’un rendez-vous raté entre une autrice majeure, un jeune acteur encore en orbite et une chaîne qui voulait sa part de magie sans vraiment savoir comment la faire tenir debout. Un sortilège sans incantation, ça finit toujours en nuage de fumée.
Alors oui, on peut toujours rêver qu’un jour quelqu’un rende enfin justice à Earthsea. Mais à ce stade, le vrai mystère, ce n’est pas la magie de Le Guin. C’est de savoir pourquoi tant d’adaptations continuent de confondre fidélité, prestige et poudre aux yeux. Et ça, franchement, c’est un enchantement qui tourne souvent au numéro de prestidigitation raté.