
Entre retour au budget modeste et tempête critique, Snyder rejoue son vieux duel avec la foule
À Toronto, The Last Photograph a surtout prouvé une chose : quand Zack Snyder sort un film, Internet ne regarde pas seulement l’écran, il sort aussi les fourches. Son nouveau long métrage, encore sans date de sortie, s’est pris une volée de bois vert avant même d’avoir trouvé un distributeur.
Il faut dire que Snyder n’a jamais été un simple réalisateur, mais une machine à fantasmes et à procès d’intention. Depuis Watchmen (2009) jusqu’à Rebel Moon (2023-2024), en passant par Man of Steel (2013) et Batman v Superman: Dawn of Justice (2016), chaque opus déclenche son petit séisme de commentaires, de mèmes, de sermons et de contre-sermons. La séquence autour du fameux « Snyder Cut » de Justice League a achevé de transformer le cinéaste en totem de guerre culturelle, avec une fanbase aussi bruyante que fidèle, et des détracteurs qui ne lui laissent pas un centimètre de répit. Bref, on ne parle plus seulement d’un film, on parle d’un camp, d’un réflexe, d’un sport de combat numérique. Chez Snyder, la réception fait presque partie du budget marketing, sauf qu’elle ne passe pas par les circuits habituels.
Le cas de The Last Photograph est d’autant plus piquant qu’il s’agit d’un projet pensé comme un retour à une échelle plus modeste. Le scénario est signé Kurt Johnstad, collaborateur de longue date du réalisateur sur 300 (2006), et l’idée du film remonte à 2010, quand Snyder avait déjà conçu l’histoire. On est loin des mastodontes de studio, de l’univers étendu et des armées de CGI qui ont accompagné une partie de sa filmographie récente. Ici, l’intrigue suit un ancien agent de la DEA lancé sur les traces des enfants de son frère, diplomate assassiné, dans un pays sud-américain non nommé, avec un photographe junkie comme guide et témoin. Sur le papier, ça sent le thriller de guerre sale, la fable de survie, le drame sous adrénaline. Dans les faits, à en croire les premiers retours du Festival de Toronto, le film a surtout fait parler de sa violence, jugée par certains excessivement frontale, notamment envers les femmes et les enfants. Le retour à plus petit format n’a pas calmé la tempête ; il l’a rendue plus intime, donc plus inflammable.
En réalité, la réponse de Snyder à cette bronca est assez révélatrice de son personnage public. Dans un entretien accordé à Variety, il explique qu’il ne trouve pas la réaction « cool », mais qu’il la comprend au moins en partie, en soulignant l’énergie déployée contre lui et la facilité avec laquelle les commentaires les plus outranciers circulent. Il pointe aussi un détail très 2026 dans l’air du temps : des gens parlent du film sans l’avoir vu, parce qu’il est plus rentable de balancer une étiquette définitive que de dire « j’ai regardé, et voilà ce que j’en pense ». On connaît la chanson, et elle n’est pas nouvelle. Snyder a toujours été un cinéaste de la surinterprétation : Watchmen accusé d’avoir trituré son matériau, Man of Steel soupçonné d’avoir maltraité Superman, Sucker Punch relu comme un objet de controverse permanente. Son cinéma ne divise pas seulement parce qu’il est excessif ; il divise parce qu’il est immédiatement lisible comme un manifeste, donc attaquable comme tel.
Ce qui frappe, dans cette affaire, ce n’est pas seulement la dureté des réactions, mais leur décalage avec l’ampleur réelle de l’exposition du film. Snyder évoque une salle de 1 200 personnes à Toronto, pendant que des milliers de messages s’empilent en ligne. Voilà le cœur du problème : le cinéma festivalier, même très commenté, ne pèse pas encore grand-chose face à la mécanique du commentaire instantané. On a donc un film indépendant, sans partenaire de studio, qui cherche encore un distributeur, et déjà une réputation de paria. Le paradoxe est délicieux, ou tragique, selon l’humeur du café. Un film minuscule peut désormais déclencher un bruit de blockbuster, pour le meilleur du débat et le pire de la nuance.

Le plus intéressant, c’est que Snyder ne se défend pas en niant la violence de son film. Il la revendique comme une force aveugle, comparable à une catastrophe naturelle qui ne ferait pas de tri entre ses victimes. Cette idée, évidemment, n’apaise rien. Elle replace The Last Photograph dans une tradition très snyderienne : une mise en scène de la brutalité comme phénomène total, presque cosmique, où la morale arrive toujours après la déflagration. On peut y voir une posture, un aveu d’impuissance ou une cohérence d’auteur. Probablement un peu des trois. Chez lui, la violence n’est jamais décorative ; elle est le moteur, le sujet et le problème.
À ce stade, il faut bien reconnaître à Snyder une forme de constance. Peu de cinéastes contemporains ont autant incarné la fracture entre cinéma de genre, culture de la fanbase et guerre d’interprétation. Son parcours chez Warner, son passage par Netflix avec Army of the Dead (2021) puis Rebel Moon, son statut de demi-dieu pour certains et de cible idéale pour d’autres : tout cela a fabriqué une figure publique presque plus grande que ses films. Et The Last Photograph n’échappe pas à la règle, même s’il prétendait s’en extraire par une échelle plus réduite. On dirait un artiste qui essaie de rentrer par la porte de service pendant que tout le monde attend déjà sur le trottoir avec des torches. Pas très discret, le bonhomme.
Reste une question, la seule qui compte vraiment : que deviendra ce film une fois sorti du brouhaha festivalier et de la guerre des hashtags ? Pour l’instant, il cherche encore sa place dans le circuit de diffusion, sans date de sortie ni studio pour le porter. Autrement dit, il existe déjà comme objet de discorde avant d’exister comme œuvre réellement partagée. C’est presque la définition moderne du cinéma de Zack Snyder : un film qui commence par l’écho qu’il provoque, avant même qu’on ait le temps de savoir s’il tient la route. Le plus fou, c’est peut-être que Snyder semble parfaitement à l’aise dans cette zone de turbulence.
Et si, au fond, le vrai sujet n’était pas The Last Photograph, mais notre incapacité collective à laisser un film respirer avant de lui coller une pancarte ? Voilà une belle manière de faire du cinéma sans même projeter l’image. Pratique, non ?