Avant d’être un visage de série et de polar musclé, Joel Kinnaman a fait ses classes dans les marges d’un thriller de studio où Denzel Washington tenait, comme souvent, le manche. Safe House n’est pas un monument, mais c’est le genre de film qui laisse une trace utile dans une filmographie en train de se construire.

Pour situer le terrain : Safe House, réalisé par Daniel Espinosa et sorti en 2012, aligne Denzel Washington et Ryan Reynolds dans un jeu de chat et de souris façon CIA sous pression, avec un budget de production annoncé à 85 millions de dollars et un box-office mondial de 208,1 millions. Pas exactement un naufrage, pas exactement un triomphe non plus. Le film a surtout fait parler de lui comme d’un thriller d’action très rentable, mais un peu cabossé, dont la réception critique a été tiède. Et c’est précisément dans ce type de machine hollywoodienne, calibrée pour faire tourner les stars et user un peu les seconds rôles, que Kinnaman s’est glissé.

À l’époque, l’acteur suédois sort d’une année 2011 en clair-obscur : d’un côté, The Girl with the Dragon Tattoo de David Fincher, de l’autre The Darkest Hour, sortie de route sci-fi qu’on a tous envie d’oublier poliment. Entre les deux, il se taille surtout une vraie place grâce à la série The Killing, où il incarne Stephen Holder pendant quatre saisons. Bref, il n’arrive pas chez Espinosa en touriste. Il débarque avec un peu de vécu, un peu de gueule, et cette énergie de type qui peut encaisser un coup sans demander pardon. Dans Safe House, son rôle est bref, mais il tombe au bon endroit : dans un film où chaque apparition sert à mesurer la température du chaos.

Le passage éclair qui laisse une marque

Le personnage de Kinnaman n’occupe pas le centre du cadre, et c’est justement ce qui rend sa présence intéressante. Safe House repose sur une mécanique simple : un jeune agent de la CIA, joué par Ryan Reynolds, doit gérer un prisonnier encombrant, incarné par Denzel Washington, avant que tout parte en vrille. Dans cette architecture, les seconds rôles ne sont pas là pour faire joli. Ils matérialisent la pression, la menace, la hiérarchie, le grain de sable. Kinnaman entre dans cette logique avec une fonction très précise : il devient l’un de ces corps intermédiaires que le film peut heurter, bousculer, renverser.

Et puis il y a la petite ironie du casting. Denzel, dans ce genre de production, n’a jamais besoin d’en faire des caisses. Il regarde, il jauge, il domine. On connaît la chanson. Ryan Reynolds, lui, joue le type qui apprend sur le tas, ce qui donne au film une dynamique presque pédagogique, version CIA et murs qui explosent. Kinnaman, au milieu, fait ce que font les bons seconds couteaux dans Hollywood : il absorbe la tension, il donne du relief à la scène, il rappelle qu’un thriller d’action ne tient pas seulement sur ses têtes d’affiche. Ce n’est pas un rôle de couronnement, c’est un rôle de tremplin. Et parfois, c’est bien plus utile.

Affiche de Sécurité Rapprochée
Affiche de Sécurité Rapprochée

Espinosa, Denzel et la petite famille qui se retrouve

Autre détail qui compte : Daniel Espinosa retrouve ici Joel Kinnaman après Easy Money (2010), film suédois qui avait déjà installé leur complicité. Hollywood adore ces passerelles-là, ces fidélités discrètes qui permettent à un réalisateur de faire venir avec lui un acteur qu’il connaît déjà, surtout quand il s’agit de passer à l’anglais et de franchir un cap industriel. Espinosa signe avec Safe House son premier long métrage en langue anglaise, et on sent bien qu’il compose avec les codes du thriller américain de studio, sans totalement les dompter. Le film a du nerf, mais aussi cette tendance à l’obscurité visuelle et au montage nerveux qui finit par brouiller un peu la lisibilité des affrontements. Pas idéal quand on vend de l’action au kilo.

Le résultat, c’est un opus très représentatif de cette période où les studios cherchaient encore à faire cohabiter prestige d’acteur et efficacité bourrine. Denzel Washington y joue son rôle de monstre sacré avec l’aisance d’un type qui sait qu’il n’a rien à prouver, tandis que Reynolds continue d’installer son persona de jeune premier ironique sous pression. Kinnaman, lui, profite de l’entre-deux. Il n’a pas besoin d’être au premier plan pour exister. Il lui suffit d’être là, de prendre sa place, de montrer qu’il peut tenir face à des poids lourds. Dans la grande foire aux mâchoires serrées, il ne fait pas de bruit, mais il ne se fait pas manger non plus.

Un thriller moyen, une carte de visite pas si bête

On peut toujours chipoter sur la réputation de Safe House : critique moyenne, action parfois illisible, scénario jugé un peu mince. Très bien. Mais ce serait rater l’essentiel que de ne voir dans le film qu’un thriller d’aéroport un peu trop sombre pour son propre bien. En 2023, le film a même connu une petite résurgence en tête des classements Netflix, preuve qu’un titre de ce calibre peut revenir dans le circuit quand l’algorithme décide de lui redonner une chance. Le cinéma de studio a cette mémoire bizarre : il enterre vite, puis il ressort parfois des cadavres très fréquentables.

Pour Joel Kinnaman, l’affaire est presque idéale. Il sort d’un faux pas, il enchaîne avec une série solide, puis il se frotte à Denzel Washington dans un blockbuster de genre qui lui offre un peu de visibilité sans l’écraser. Ce n’est pas le genre de rôle qui fait la une des magazines, mais c’est exactement le genre de marche qu’il faut gravir pour passer du statut de promesse nordique à celui d’acteur bankable à l’international. Le vrai luxe à Hollywood, ce n’est pas toujours d’être la star : c’est de savoir entrer dans le cadre au moment où il faut, puis en ressortir avec un peu plus de crédit.

Et franchement, dans une industrie qui adore les trajectoires trop propres pour être honnêtes, ce petit détour par Safe House a quelque chose de très sain. Pas glorieux, pas flamboyant, mais utile. Comme un coup de coude bien placé dans un couloir sombre. On a vu pire comme carte de visite, non ?

Bande-annonce VF de Sécurité Rapprochée

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