Jordan Firstman n’a pas attendu de s’installer confortablement dans le fauteuil du petit chouchou d’A24 pour changer de braquet : après Club Kid, son premier long métrage de réalisateur, le voilà en tête de la version anglaise de Jim Queen, comédie d’animation passée par Cannes et déjà bardée d’un parfum de bouche-à-oreille.

Le combo est malin, presque trop propre pour être innocent. D’un côté, Club Kid a été acquis par A24 pour une sortie annoncée en novembre 2026, ce qui place Firstman dans la catégorie des artistes que l’on commence à surveiller de près. De l’autre, Jim Queen, signé Marco Nguyen et Nicolas Athané, arrive auréolé d’une réception cannoise très favorable, au point que Variety a choisi d’en dévoiler un premier extrait. On est donc dans cette zone très particulière où un film d’animation ne vend pas seulement des gags, mais une posture : celle du projet repéré tôt, validé par la Croisette, puis emballé comme une petite machine à fantasmes pour cinéphiles en manque de nouveauté. Bref, le film ne se contente pas d’exister, il veut déjà circuler.

À ce stade, il faut surtout regarder ce que raconte ce casting vocal. Firstman, qui sort d’une mise en scène très exposée avec Club Kid, prête sa voix à un personnage central dans une œuvre qui joue visiblement la carte de l’absurde chic, du décalage pop et de la comédie queer à haute teneur en personnalité. Ce n’est pas anodin : Hollywood adore ces trajectoires où un acteur devient aussi auteur, puis caution, puis aimant à curiosité. On connaît la chanson. Sauf qu’ici, le mouvement a quelque chose de plus nerveux, presque plus franc : Firstman ne passe pas du statut de visage repérable à celui de simple doublure, il s’installe dans un espace hybride, entre performance, signature et promesse de ton. Autrement dit, il ne double pas un film, il le vend avec sa gueule, sa voix et son aura.

Le clip, ce petit piège à désir

Variety a dégainé un premier extrait, et ce genre de geste n’arrive jamais par hasard. Dans l’écosystème actuel, le clip exclusif sert de test de circulation autant que de carotte éditoriale : on jauge la réaction, on fabrique l’attente, on transforme quelques secondes d’animation en argument de conversation. Pour Jim Queen, c’est d’autant plus stratégique que le film vient de Cannes, ce qui change tout. Un passage par la Croisette, même sans triomphe officiel à brandir, donne immédiatement un supplément de légitimité, une patine de découverte et ce petit parfum de “vous n’étiez pas là, tant pis pour vous”. C’est un vieux truc, mais ça marche encore très bien.

Le plus intéressant, c’est que la comédie animée semble se positionner à contre-courant des gros paquebots du secteur. Pas de franchise à rallonge, pas de mascotte déjà usée jusqu’à la corde, pas de budget marketing qui hurle plus fort que le film lui-même. On est plutôt dans le territoire des œuvres qui misent sur la singularité de leur écriture et sur une identité graphique ou humoristique suffisamment tranchée pour exister entre deux mastodontes. Dans le cinéma d’animation contemporain, la différence n’est plus un luxe : c’est une question de survie.

Affiche de Jim Queen
Affiche de Jim Queen

Firstman, ou l’art de passer le flambeau sans lâcher le micro

Le cas Jordan Firstman mérite qu’on s’y arrête un peu. Son nom circule depuis un moment dans les marges les plus vivantes du cinéma et de la comédie américaine, là où l’on fabrique des personnalités avant de fabriquer des carrières bien sages. Avec Club Kid, il passe derrière la caméra, et ce n’est pas juste un caprice d’interprète qui veut “essayer la réalisation” pour voir si ça fait joli sur la fiche IMDb. C’est plutôt le signe d’un artiste qui comprend très bien la valeur d’un point de vue. Dans un paysage saturé de contenus interchangeables, avoir une voix, au sens propre comme au figuré, devient une arme. Une sacrée arme, même.

Le fait qu’il mène la version anglaise de Jim Queen prolonge cette logique. Le doublage, dans l’animation, n’est jamais un simple service après-vente. C’est une reconfiguration du film, une manière de lui donner un autre centre de gravité, parfois même une autre couleur. Et quand le nom en tête d’affiche est celui d’un cinéaste-acteur en pleine montée, l’opération devient doublement rentable : on attire les curieux, on rassure les plateformes et distributeurs, on donne au film une figure immédiatement lisible. Firstman n’est pas seulement une voix, il devient un point d’ancrage marketing.

Cannes, encore et toujours, la vieille fabrique à crédibilité

On pourrait sourire de voir un film d’animation passer par Cannes pour gagner en prestige, mais ce serait rater l’essentiel. Depuis des années, le festival sert aussi de chambre d’écho pour des œuvres qui cherchent à s’arracher au ghetto du “film de genre” ou du “film pour enfants”. La sélection, les réactions critiques, les premiers extraits : tout cela compose une petite mythologie de la découverte. Et quand Variety cite Guy Lodge en le relayant comme un signal fort, on comprend bien le mécanisme. La critique devient ici un relais de désir, pas seulement un verdict. Le film n’est pas encore sorti qu’il a déjà commencé à se raconter à travers ceux qui l’ont vu.

Ce qui se joue avec Jim Queen, c’est donc moins une simple annonce de casting qu’une stratégie de positionnement. Un film d’animation cannois, porté en anglais par un artiste en pleine ascension, présenté par un média de référence, et déjà entouré d’un halo de curiosité : on tient là le genre de cocktail qui peut faire beaucoup avec peu, à condition que le film tienne la route. Sinon, tout ça retombe comme un soufflé un peu trop fièrement monté. Mais si le ton est à la hauteur, si l’écriture mord et si l’animation suit, alors on pourrait bien avoir un de ces petits objets qui déboulent sans prévenir et vous collent au cerveau. Le genre de sale petit plaisir qu’on prétend avoir vu venir, alors qu’en vrai, pas du tout.

Reste à voir si Jim Queen transformera cette belle mécanique de lancement en vraie secousse de cinéma. Pour l’instant, on a surtout un signal : Jordan Firstman avance, Cannes lui sert de tremplin, et l’animation indépendante continue de chercher la faille par où se glisser entre les géants. Pas mal pour un film qui n’a pas encore eu le temps de s’installer sur l’étagère des évidences.

Bande-annonce VF de Jim Queen

Part.
Laisser Une Réponse